+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Pourquoi l’Eglise parle-t-elle latin, même à la messe ?

Photographie miraculeuse du 29 août 1932 – Paul WANTE Printix

Pourquoi l’Eglise parle-t-elle latin, même à la messe ? C’est une question qui revient souvent de la part des non-catholiques, mais aussi de la part de nombreux catholiques eux-mêmes. Bien sûr, la liturgie est aujourd’hui largement célébrée non plus en latin, mais en langues vernaculaires chez les catholiques. Toutefois cette question demeure en elle-même intemporelle, car un catholique a un devoir de révérence et d’adhésion à ce que l’esprit et l’agir de l’Eglise a fait à n’importe quelle époque, même si hic et nunc, cela ne le concerne pas.

Aussi cet article s’adresse à tout le monde. Il s’adresse aux catholiques peu ou prou attachés au missel de saint Pie V, pour qui le latin ne pose pas de problème, mais qui seront sans doute intéressés par l’explication profonde de l’usage de cette langue. Mais il s’adresse aussi aux catholiques qui n’y sont pas habitués, voir qui le rejetteraient à cause du latin, ainsi qu’aux non-catholiques qui se poseraient des questions.

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Lire l’étude « Le latin dans la liturgie » du Chanoine Victor-Alain BERTO, publiée dans La Pensée Catholique n° 38, 42, 45-46 et 47, de 1955 à 1957 : cliquer ici

Voici le plan de notre étude :

I) Un aperçu rapide

II) L’immuabilité de la langue sacrée : une constante de l’humanité et une nécessité

III) Le sens du mystère

IV) La Providence a prévu pour l’Eglise trois langues sacrées

V) Une compréhension moindre ?

A) L’Eglise ordonne à ses pasteur d’instruire les fidèles de la signification des prières latines

B) L’expérience nous apprend que le latin n’est pas un obstacle à la compréhension globale du culte

C) La compréhension de la messe ne passe pas uniquement par la langue…

1) …car elle est un sacrifice et non un prédication…

2) …et l’emploi d’une langue sacrée peut même favoriser la participation au sacrifice

VI) Le Latin et les caractères essentiels de l’Eglise

A) L’Eglise est Une et Catholique

1) A travers le temps

2) A travers l’espace

B) L’Eglise est romaine

C) Une langue immuable pour une Eglise immuable

VII) La liturgie en langue vernaculaire : une revendication constante des hérétiques

I) Un aperçu rapide

Alors pourquoi parler latin à la messe ?

Le Pape Pie XII disait :

« Il serait néanmoins superflu de rappeler encore une fois que l’Église a de graves motifs de maintenir fermement dans le rite latin l’obligation inconditionnée pour le prêtre célébrant d’employer la langue latine, et de même, quand le chant grégorien accompagne le saint Sacrifice, que cela se fasse dans la langue de l’Église. » (Discours aux participants du Congrès sur la liturgie pastorale d’Assise, 22 septembre 1956)

Ce qui était superflu pour son auditoire de liturgistes avertis ne l’est plus de nos jours, même pour des catholiques. Voilà donc une explication globale de Mgr Louis-Gaston de SEGUR, que nous développerons ensuite :

« Objection : Pourquoi parler latin ? Pourquoi se servir d’une langue inconnue ?

Réponse : Parce que, à des dogmes immuables, il faut une langue immuable qui garantisse de toute altération la formulation même de ces dogmes.

Parce que, à une société universelle, il faut une langue universelle qui maintienne, resserre, proclame hautement l’unanimité de la foi et la fraternité universelle de la religion véritable.

Les protestants et tous les ennemis de l’Église catholique lui ont toujours durement reproché le latin. Ils sentent que l’immobilité de cette cuirasse défend merveilleusement de toute altération ces antiques traditions chrétiennes, dont le témoignage les écrase. Ils voudraient briser la forme pour atteindre le fond. L’erreur parle volontiers une langue variable et changeante.

Ce reproche, d’ailleurs, si on l’examine de plus près, n’a aucun fondement. N’y a-t-il pas une foule de personnes qui savent le latin ? La prédication, c’est-à-dire la partie du culte divin qui s’adresse directement aux fidèles, n’est-elle pas en langue vulgaire ? Pour le reste des offices, n’y a-t-il pas un nombre infini de traductions des prières de l’Église ? Quel est le chrétien que la langue mystérieuse de l’autel empêche de suivre l’office ? Certaines cérémonies, certains signaux n’avertissent-ils pas tous les assistants de ce qui se fait et de ce qui se dit ? S’ils sont distraits, n’est-ce pas leur faute ?

Rien n’égale, en outre, la dignité, la grandeur, la clarté, la beauté de la langue latine. C’est la langue des conquérants de l’univers, des Romains ; c’est la langue de la civilisation ; c’est la langue de la science. Cette langue est la reine des langues ; elle méritait de devenir la langue de la Religion.

Outre les grands changements qui dénaturent les langues vivantes, il en est beaucoup d’autres qui semblent peu importants, mais qui le sont beaucoup. Ainsi tous les jours l’usage change le sens des mots et souvent le gâte par pur caprice. Si l’Église parlait notre langue, il pourrait dépendre d’un bel esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie ou ridicule ou indécent.

Sous tous les rapports imaginables, la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l’homme. Voilà pourquoi l’Église catholique parle latin. » (Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion, Chapitre XLI ; in : Œuvres de Mgr de Ségur, tome 1, pages 220 et 221)

II) L’immuabilité de la langue sacrée : une constante de l’humanité et une nécessité

De même que l’on quitte les vêtements de travail pour célébrer le culte divin, de même est-il grandement convenable que la langue de la sainte liturgie ne soit pas celle de la rue. La langue vulgaire ne concorde pas avec l’action sacrée.

Il n’existe pas de religion qui ne fasse une distinction entre le sacré et le profane. Ce qui est sacré est précisément pour cette raison consacré à Dieu, Lui est réservé et par voie de conséquence est soustrait à l’usage profane. Le culte divin en particulier a ses lieux sacrés (les églises), ses rites sacrés, ses objets sacrés, ses ornements sacrés. La langue ne fait pas exception.

Déjà, la religion révélée de l’Ancienne Alliance connaissait ce phénomène. En effet, après le retour de l’exil à Babylone, les juifs ne parlaient plus hébreux mais araméen (qui était la « langue internationale », utilisée de l’Espagne jusqu’en Chine). Mais la liturgie continua à être l’hébreu, que les juifs ne comprenaient plus, et ni Jésus ni les Apôtres n’ont blâmé cette manière de faire ! Au contraire, ils la pratiquèrent sans difficulté. Le Christ faisait la lecture d’Isaïe à la synagogue de Nazareth (Luc IV, 17-20), et mêmes après l’Ascension, les apôtres :

« Chaque jour, d’un même cœur, assidus au temple, et rompant le pain à la maison, ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu et ayant la faveur de tout le peuple. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la masse ceux qui étaient sauvés. » (Actes II, 46-47)

Les religions païennes de la même époque faisaient de même. Les païens romains avaient, aussi, dans leur culte, des formules archaïques devenues incompréhensibles. Dom Prosper GUÉRANGER, autorité indiscutée en matière de liturgie, écrivait :

« au sein du paganisme, les anciens Romains avaient compris cette immobilité de langage de la prière publique. Quintilien nous apprend que les vers chantés par les prêtres saliens remontaient à une si haute antiquité, qu’on les comprenait à peine, et cependant la majesté de la religion n’avait pas permis qu’on les changeât. Nous avons vu que les Juifs, avant le christianisme, dans leurs assemblées religieuses lisaient la Loi et les prières du culte en langue hébraïque, quoique cette langue ne fut plus entendue du peuple. Ne serait-ce pas se refuser à l’évidence que de ne pas reconnaître dans tous ces faits l’expression d’une loi de la nature d’accord avec le génie de la religion ? » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 99)

Le Père François SPIRAGO, professeur au séminaire impérial et royal de Prague, publia un célébrissime Catéchisme catholique populaire en 1903. Il connut un succès fulgurant (traduit en sept langues). Voici ce qu’il dit à ce sujet :

« Il faut du reste remarquer que les Juifs et les païens se servaient dans leur culte religieux, d’une langue qui n’était pas la langue vulgaire. Chez les Juifs, par ex. on employait l’ancien Hébreu, qui était le langage des Patriarches. Jésus-Christ et les Apôtres assistèrent encore au service divin qui se célébrait dans cette langue, et l’histoire ne nous apprend pas que Jésus-Christ et les Apôtres aient blâmé cet usage. — Les Grecs, aussi bien les non-unis que les unis, emploient dans leurs églises, le grec ancien, et non le grec moderne ou vulgaire. — Même dans l’Eglise russe on se sert du grec ancien, tandis que le peuple parle slave. — l’Eglise anglicane emploie l’anglais ancien — Les Roumains unis seuls se servent, avec l’approbation de Rome, de leur langue maternelle. » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, pp. 457-458)

Dans l’Orient chrétien, en plus du grec comme nous venons de le voir, les langues copte, arménienne, éthiopienne, slavonne ont à peine « senti… le contact des mystères de l’autel, qu’elles deviennent immobiles et impérissables » (Dom Prosper GUÉRANGER, Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 98). C’est pourquoi, même les Eglises orientales « célèbrent, tout aussi bien que nous, le service divin dans une langue qui n’est plus entendue du peuple » (Ibid., p. 96) . Au contact de l’autel, ces langues se sont « sacralisées ».

On trouve la même chose dans l’islam (l’arabe littéraire, langue de la prière, n’est plus compris des foules) et dans certaines religions orientales.

L’homme a naturellement le sens du sacré. Il comprend d’instinct que le culte divin ne dépend pas de lui ; qu’il doit le respecter et le transmettre tel qu’il l’a reçu, sans se permettre de le bouleverser. L’emploi d’une langue fixe et sacrée dans la religion est conforme à la psychologie humaine ainsi qu’à la nature immuable des réalités divines. La fixation de la langue liturgique, alors même que la langue courante évolue, semble une constante de l’humanité.

III) Le sens du mystère

« La langue latine est une langue mystérieuse, puisque, comme langue morte, elle n’est pas comprise du peuple. En en faisant usage, on donne à entendre qu’il se passe à l’autel quelque chose que l’on ne peut comprendre, quelque chose de mystérieux. Dans les premiers siècles du christianisme, l’autel était voilé depuis le Sanctus jusqu’à la Communion. Cet usage a disparu, mais il existe toujours un voile devant l’autel : c’est la langue latine que le peuple ne comprend pas, et qui nous rend les saints mystères vénérables. » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 457)

La messe accomplit des mystères ineffables qu’aucun homme ne peut comprendre parfaitement. Ce caractère mystérieux trouve son expression dans l’emploi d’une langue mystérieuse, qui n’est pas immédiatement comprise de tous (c’est aussi pour cela que certaines parties de la messe sont dites à voix basse). La langue vernaculaire, au contraire, donne l’impression superficielle d’une compréhension qui, en réalité, n’existe pas. Les gens s’imaginent comprendre la messe, parce qu’elle est célébrée dans leur langue natale. En fait, ils ne savent généralement rien de l’essence du saint sacrifice. II ne s’agit pas d’édifier un mur opaque qui masquerait tout, mais, au contraire, de mieux faire apprécier les perspectives. Il faut, pour cela, maintenir une certaine distance. Pour pénétrer un peu dans le mystère de la messe, la première condition est de reconnaître humblement qu’il s’agit, effectivement, d’un mystère, quelque chose qui nous dépasse. L’emploi du latin dans la liturgie entretient le sens du mystère même chez ceux qui connaissent cette langue. Le seul fait qu’il s’agisse d’une langue spéciale, distincte de la langue natale et de la langue de la rue (une langue qui, de soi, n’est pas immédiatement comprise par tous, même si, de fait, on la comprend) suffit à donner un certain recul, qui favorise le respect.

Dom GUÉRANGER souligne le contraste avec la compréhension de la religion par les protestants qui ont abandonné le latin :

« Le protestantisme a détruit la religion en abolissant le sacrifice ; pour lui l’autel n’existe plus ; il n’y a plus qu’une table; son christianisme s’est conservé uniquement dans la chaire. L’Eglise Catholique sans doute se fait gloire de la Chaire de vérité car “la foi est de l’ouïe” (Rom. X, 17). Du haut de cette chaire elle proclame la doctrine immuable et victorieuse dans la langue du peuple qui l’écoute ; mais sa mission n’est pas uniquement d’instruire ce peuple. Si elle lui révèle les vérités divines, c’est afin de l’unir à Dieu par les mystères de l’autel ; après avoir éclairé sa foi, elle le met en communication avec Dieu par l’amour. Quand elle a fait naître en lui le désir du bien infini, en présence duquel il n’y a plus ni savant ni ignorant, elle remonte, comme Moïse, sur la montagne, et sa voix cesse de se faire entendre aux oreilles pour ne plus retentir que dans les cœurs. Les accents d’une langue mystérieuse retentissent seuls dans l’assemblée sainte, et transportent la pensée au delà des limites du présent; ceux mêmes qui comprennent cette langue sont avertis que quelque chose d’extraordinaire s’accomplit ; bientôt les paroles de ce langage sacré viennent se perdre dans un silence au sein duquel Dieu seul entend ; mais   les cérémonies symboliques   continuent toujours, et par leurs formes visibles ne cessent d’élever le peuple saint à l’amour des choses invisibles.

Telle est la religion dans l’Église catholique ; en rapport avec les besoins de l’humanité et avec l’infini, toujours grande et simple, mais trop simple pour être comprise par les esprits qui croient pouvoir raisonner le sentiment.

C’est ce que n’avaient pas assez senti la plupart des auteurs catholiques des deux derniers siècles qui traitèrent la question de la langue vulgaire dans la Liturgie. Aujourd’hui que le protestantisme, dévoré dans son propre sein par le principe rationaliste duquel il est sorti, n’a plus la force de rien affirmer, et peut à peine constater les pertes journalières qui l’épuisent, la lutte a, pour ainsi dire, cessé. Le catholicisme triomphant reçoit chaque jour dans son sein des hommes qui se jettent à lui, subjugués par l’aspect imposant de sa doctrine immuable et de ses institutions qui expriment cette doctrine avec tant de grandeur et de simplicité. » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, pp. 83-84)

IV) La Providence a prévu pour l’Eglise trois langues sacrées

L’usage d’une langue sacrée et non de la langue du peuple est-elle d’introduction tardive, au contraire de ce qui se faisait dans les premiers temps de l’Eglise ? Il faut répondre par la négative :

« Nous dirons en premier lieu qu’il est complètement faux que la Liturgie ait été célébrée dans la langue vulgaire de tous les peuples chez lesquels la foi a été annoncée, même à l’origine du Christianisme. Nous n’entendons pas cependant embrasser l’opinion de Jean Eckius, qui soutenait gravement contre les luthériens, que les Apôtres et leurs successeurs, jusqu’à l’empereur Adrien, avaient célébré la Liturgie en hébreu, après quoi on avait adopté la langue grecque dans le service divin. Ce sentiment n’est pas sérieux, et nous ne perdrons pas le temps à le discuter. Nous ne dirons pas non plus que la Liturgie n’a jamais été célébrée que dans les trois langues qui parurent sur la Croix du Sauveur, hébreu ou syriaque, grec et latin; car il y a plus de mille ans qu’on la célèbre dans des Idiomes différents de ces trois langues privilégiées. Mais nous oserons affirmer que, jusqu’au quatrième siècle du christianisme, ces trois langues, syriaque, grecque et latine, ont été les seules dont on se soit servi à l’autel ; ce qui leur donne une dignité liturgique toute particulière, et confirme merveilleusement le principe des langues sacrées et non vulgaires dans la Liturgie. » (Dom Prosper GUÉRANGER, Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 98)

Cependant les langues sacrées ne le sont pas toutes au même degré. Dom GUÉRANGER, toujours, constate, après les Pères de l’Eglise et les mystiques du Moyen-Age, l’existence de « langues sacrées et séparées des autres par un choix divin, pour servir d’intermédiaire entre le ciel et la terre » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 57).

S’il est indubitable que l’Eglise embrasse et accueille tous les peuples, il est tout aussi certain que la Providence a voulu se révéler d’abord au seul peuple juif, pour fixer ensuite le siège du vicaire du Christ dans la ville de Rome (comme nous le verrons plus bas). Le christianisme, par le libre choix de Dieu, est héritier de la tradition juive, grecque et latine. C’est tois langues sont donc sacrées pour la religion del a Nouvelle Alliance. Dom GUÉRANGER écrit :

« Pour nous qui acceptons les institutions de l’Église comme l’œuvre d’une sagesse surhumaine, nous n’avons garde de descendre à l’excuse sur ses intentions dans les mesures qu’elle a prises pour isoler du vulgaire les prières de la Liturgie. Nous partons donc hardiment de ce fait qu’il y a des langues sacrées et séparées des autres par un choix divin, pour servir d’intermédiaire entre le ciel et la terre. La dignité des trois qui proclamèrent sur le calvaire la royauté du crucifié n’a pas seulement frappé les auteurs mystiques du moyen âge. Joseph de Maistre reconnaît cette consécration (Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. II, VII° entretien), tout aussi bien que le dévot Honorius d’Autun (Gemma animae, lib. I, cap. XCII), et l’un et l’autre n’ont fait que répéter ce qu’avait dit, dès le IV° siècle, saint Hilaire de Poitiers. C’est principalement dans ces trois langues (hébraïque, grecque et latine), dit le saint évêque, que le mystère de la volonté de Dieu est manifesté ; et le ministère de Pilate fut d’écrire par avance, en ces trois langues, que le Seigneur Jésus-Christ est le Roi des Juifs (Prologus in librum Psalmorum, n. 15). » Dieu avait donc conduit la main du gouverneur romain dans le choix des langues qui parurent sur l’inscription, aussi bien que pour les termes dans lesquels elle était conçue, et son divin Esprit, parlant aux hommes dans les saintes Écritures, devait aussi consacrer trois langues, les mêmes que le peuple juif, réuni des quatre vents du ciel pour la fête de Pâques, put lire sur le titre arboré au-dessus de la tête du Rédempteur. » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, pp. 56-57)

Dom GUÉRANGER admet bien sûr que, durant les premiers siècles, le syriaque, le latin et le grec aient été des langues vivantes et donc intelligibles au peuple :

« Nous convenons donc sans aucune peine que l’Église, ns la première période, a célébré les saints mystères en langue vulgaire. Il en a été de la Liturgie comme des saintes Écritures du Nouveau Testament; le privilège a été pour le premier âge, et il en devait être ainsi. Le temps seul peut faire d’une langue vulgaire une langue sacrée : l’homme   n’invente   pas les   langues a priori.  Elle peuvent cesser d’être parlées, s’éteindre comme langues vivantes, sauf à recevoir une nouvelle vie par la consécration de la science et de la religion. Ainsi donc, les Apôtres et leurs premiers successeurs célébrèrent la Liturgie dans la langue des peuples, dans cette même langue qui leur servait pour donner à ces peuples l’instruction. Mais, comme l’exprime excellemment saint Thomas, quand les fidèles furent instruits, quand ils eurent connu le sens des choses qu’ils entendent réciter dans l’office pour lequel ils se réunissent, on fit les prières en langue non vulgaire (In cap. XIV, epist. I, ad Corinth., lect. III). » » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, pp. 86-87)

Cependant :

« Les trois langues régnèrent seules dans le sanctuaire jusqu’à la paix de l’Église, de même qu’elles possédèrent seules, durant cette période, le texte ou la version des saintes Écritures. De nombreuses nations, pendant ces trois siècles, furent appelées à la lumière de l’Évangile; mais puisqu’il faut bien reconnaître qu’elles ne possédèrent pas de versions du texte sacré dans leurs langues, nous soutenons qu’elles ne célébrèrent pas non plus la Liturgie en langue vulgaire, jusqu’à ce que nos adversaires nous en aient apporté au moins l’ombre d’une preuve. Nous avons fait voir les raisons à fortiori, qui militent pour les langues sacrées dans la Liturgie plus encore que pour les saintes Écritures, dont l’usage peut convenir aux simples fidèles avec certaines précautions, tandis que la Liturgie concerne surtout les prêtres et les pontifes, et ne s’exerce que dans le sanctuaire, et dans les moments consacrés au service divin. Mais le temps arriva où les langues liturgiques se multiplièrent. N’allons pas croire cependant que chaque peuple chrétien ait eu la sienne ; ici nous rencontrons encore un privilège » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 91)

Dom GUÉRANGER énumère ensuite ces privilèges en Egypte, Ethiopie et Arménie (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, pp. 91-92

Par conséquent, dès le début, ces trois langues sont considérées comme des langues à part en tant que langues “consacrées” à Dieu.

L’un des caractère providentiel du choix de la langue latine par Dieu est lié au caractère Romain de l’Eglise, comme nous le verrons un peu plus bas.

V) Une compréhension moindre ?

A) L’Eglise ordonne à ses pasteur d’instruire les fidèles de la signification des prières latines

L’étude du latin chrétien doit être vivement encouragée. L’effort qu’elle demande contribuera à hisser vers le mystère – tandis que la liturgie en langue vulgaire tend à le rabaisser au niveau humain.

« Cependant l’Eglise n’a pas la moindre intention d’entretenir les fidèles dans l’ignorance de la signification des fonctions sacrées : elle ordonne au contraire à ses prêtres d’expliquer la sainte messe avec ses cérémonies aussi bien à l’école aux enfants, qu’en chaire aux adultes. (Conc. Tr. XXII, 8). Du reste, il n’est pas nécessaire que le peuple connaisse toutes les cérémonies dans leurs plus petits détails. « Si parmi les auditeurs, il s’en trouve quelques-uns qui ne comprennent pas mot à mot, ce que l’on prie ou l’on chante, ils savent néanmoins que l’on prie et que l’on chante à la louange de Dieu, et cela suffit pour exciter la piété. » (S. Aug. ; S. Th. Aq.) » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 457)

Voici les mots du Concile de Trente que nous avons déjà rapportés plus haut :

« Le saint concile ordonne aux pasteurs et à tous ceux qui ont charge d’âme de donner quelques explications fréquemment, pendant la célébration des messes, par eux-mêmes ou par d’autres, à partir des textes lus à la messe, et, entre autres, d’éclairer le mystère de ce sacrifice, surtout les dimanches et les jours de fête. » (Session XXII : Exposition de la doctrine touchant au Saint Sacrifice de la Messe, Chapitre VIII)

B) L’expérience nous apprend que le latin n’est pas un obstacle à la compréhension globale du culte

« Du reste, l’expérience apprend que la langue latine ne nuit en rien à la piété des fidèles ; nos églises en effet sont, malgré cette langue, généralement si remplies, qu’elles ne suffisent pas à contenir les fidèles [ndlr : ce texte date du début du XXè siècle, ce n’est plus vrai aujourd’hui, mais à l’époque toutes les messes étaient en latin, c’est donc que le problème n’est pas là]. » (Gihr.) » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

De plus, les fidèles ont de surcroît des missels où les prières latines sont traduites. Ils peuvent donc avoir accès aux belles prières de la liturgie sans que les avantages du latin soient perdus. L’expérience prouve de plus que, dans nos pays latins, la compréhension du latin liturgique (sinon dans tous ses détails, au moins de façon globale) est relativement facile pour qui s’y intéresse.

C) La compréhension de la messe ne passe pas uniquement par la langue…

1) …car elle est un sacrifice et non un prédication…

« Il est nécessaire de faire ici une distinction capitale : la distinction de la chaire et de l’autel. Dans la chaire la langue vulgaire est indispensable ; à l’autel on peut s’en passer, même dans les commencements d’une chrétienté, comme des faits innombrables l’ont prouvé » (Dom Prosper GUÉRANGERInstitutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 136)

 

« L’Eglise n’a pas non plus l’intention de déprécier la langue nationale, puisqu’elle l’emploie fréquemment pour la prédication, l’administration des sacrements, au confessionnal, aux dévotions de l’après-midi, dans les prières après la messe, etc. ; si donc l’on emploie la langue latine à la sainte messe plus que dans les autres fonctions liturgiques, c’est parce que lamesse est un sacrifice et non une prédication ou une instruction pour le peuple. Le prêtre d’ailleurs doit réciter à voix basse la plupart des prières de la messe, le peuple ne les entendrait donc pas, même si elles étaient dites en langue vulgaire. « En outre, le saint sacrifice de la messe consisteplutôt dans les actionsque dans les paroles : les actions, les cérémonies, les mouvements, parlent suffisamment par eux-mêmes nn langage com préhensible. » (Bellarmin). » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

2) …et l’emploi d’une langue sacrée peut même favoriser la participation au sacrifice

« L’usage de la langue nationale diminuerait même le respect que l’on doit avoir pour la messe, ainsi que le zèle à y assister, comme on en a fait l’expérience au temps de la Réforme. » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

L’effort d’attention requis favorisera la véritable participation des fidèles à la liturgie : celle de l’intelligence et de la volonté. Tandis que la langue vernaculaire risque, au contraire, d’encourager à la paresse. Pour vivre de l’esprit de prière dans toutes ses activités, il faut savoir, par moment, quitter ces activités pour ne se consacrer qu’à la prière. Il en va de même ici : utiliser, par moment, une langue sacrée pour mieux prendre conscience de la transcendance de Dieu, sera une aide, et non un empêchement, à la prière de chaque instant.

VI) Le Latin et les caractères essentiels de l’Eglise

A) L’Eglise est Une et Catholique

Dans la continuité de l’exemple de saint Grégoire VII, nous devons rappeler une des caractéristiques essentielles de l’Eglise : elle est Une ! Notre Eglise est une, sainte, catholique, et apostolique. La langue latine contribue, à sa façon, à chacune de ces caractéristiques. Par son génie propre (langue impériale), son caractère hiératique (langue « morte »), et, surtout, la consécration qu’elle reçut, avec l’hébreu et le grec, sur le titulum de la croix[4], elle sert excellemment la sainteté de la liturgie ; par son usage universel et supranational (elle n’est plus la langue d’aucun peuple), elle en manifeste la catholicité ; par son lien vivant avec la Rome de saint Pierre, et avec tant de Pères et docteurs de l’Eglise qui furent à la fois l’écho des Apôtres et les artisans du latin liturgique (ils forgèrent non seulement ses oraisons, hymnes et répons, mais le latin chrétien lui-même, qui est, par beaucoup de traits, un complet renouvellement du latin classique), elle est la garante de son apostolicité ; par son emploi officiel, enfin, qui en fait la langue de référence tant du magistère que du droit canon ou de la liturgie, elle concourt efficacement à la triple unité de l’Eglise : unité de foi, unité de gouvernement et unité de culte.

De plus, son unité est étroitement liée à son universalité (« catholica »), et le centre de cette unité est le Siège de Pierre, Evêque de Rome. La langue latine, universelle et romaine est donc lien d’unité.

1) A travers le temps

« La langue latine est vénérable par son antiquité ; c’est celle qu’employaient les chrétiens des premiers siècles pour célébrer les louanges de Dieu. « On est saisi et enthousiasmé quand on entend offrir le saint sacrifice dans le langage même et avec les mêmes mots dont se servaient les premiers chrétiens dans les sombres profondeurs des catacombes. » (Gihr.) » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 457)

2) A travers l’espace

« La langue latine sert à maintenir l’unité dans l’Eglise ; elle relit entre elles et avec l’Eglise-Mère de Rome, les églises répandues dans l’univers, et comble ainsi en partie l’abîme qui sépare les différents peuples de la terre. « La langue latine liturgique fait de tous les peuples et de toutes les races du monde une seule famille de Dieu, le royaume de Jésus Christ. L’autel est la copie de la Jérusalem céleste, tous les anges et les saints chantent d’une voix unanime les louanges de Dieu. » (Gihr.) Si la langue latine n’était pas la langue officielle de l’Eglise, il serait impossible d’avoir, dans les conciles, une discussion commune des évêques, un échange réciproque des pensées et des avis des docteurs de l’Eglise de tant de peuples divers. Un tel préjudice énorme il en résulterait pour l’Eglise ! (Deh.) […] Si, comme le désirent quelques-uns, on employait la langue vulgaire exclusivement pour le service divin, les individus de nationalité différente deviendraient bientôt étrangers à leur religion. » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

A ce sujet, Pie XI a écrit : 

« En effet, dès lors qu’elle groupe en son sein toutes les nations, qu’elle est destinée à vivre jusqu’à la consommation des siècles, et qu’elle exclut totalement de son gouvernement les simples fidèles, l’Église, de par sa nature même, a besoin d’une langue universelle, définitivement fixée, qui ne soit pas une langue vulgaire.

Le latin remplit ces conditions, et c’est pourquoi la Providence a voulu qu’il servît d’instrument merveilleux à l’Eglise enseignante et offrît aux fidèles plus cultivés de tous pays un lien puissant d’unité: il leur permet d’échanger aisément entre eux leurs idées et leurs projets, qu’ils soient séparés par la distance ou groupés dans un même lieu, et, avantage autrement précieux, de connaître plus à fond tout ce qui intéresse leur Mère l’Eglise et de demeurer en contact plus étroit avec son Chef. Pour ces deux raisons — Nous Nous bornerons à celles-là, — il est évident que, plus que les autres, le clergé doit être ami fervent du latin ; et ici Nous n’énumèrerons pas les qualités qui distinguent cette langue — précision, richesse, nombre, noblesse, dignité — et semblent indiquer qu’elle était providentiellement destinée à servir la gloire de ce pontificat romain auquel est échu comme par héritage la capitale même de l’Empire.

Si, chez un laïque quelque peu lettré, l’ignorance du latin, qu’on peut à bon droit qualifier de langue catholique, dénote une certaine tiédeur dans son amour de l’Eglise, à combien plus forte raison ne doit-on pas s’attendre à trouver chez tous les clercs, sans exception, une connaissance suffisante et la maîtrise de cette langue ! C’est à eux assurément qu’il appartient de veiller avec d’autant plus de fidélité sur les lettres latines qu’ils les savent plus âprement attaqués par les ennemis de la doctrine catholique qui, au XVIè siècle, arrachèrent à l’Europe l’unité de sa foi. » (Lettre apostolique Officiorum Omnium, 1er août 1922 – Sur l’éducation du clergé ; in AAS. 14, 1922, 452 ; et in : Actes de S.S. Pie XI, tome 1 (années 1922-1923), Paris, Bonne Presse, p. 87-89)

Employée dans la liturgie pendant près de deux mille ans, la langue latine a été comme sanctifiée. Il est réconfortant de pouvoir prier avec les mêmes mots que nos ancêtres et tous les prêtres et moines depuis des siècles. Nous sentons de façon concrète la continuité de l’Eglise à travers le temps, et nous unissons notre prière à la leur. Le temps et l’éternité se rejoignent. Voilà pourquoi la langue latine peut être vraiment appelée « catholique » (qui signifie universelle) selon l’expression du même Pie XI.

Son successeur Pie XII attestera encore :

« L’emploi de la langue latine, en usage dans une grande partie de l’Église, est un signe d’unité manifeste et éclatant, et une protection efficace contre toute corruption de la doctrine originale. Dans bien des rites cependant, se servir du langage vulgaire peut être très profitable au peuple : mais c’est au seul Siège apostolique qu’il appartient de le concéder ; et sans son avis et son approbation, il est absolument interdit de rien faire en ce genre, car, comme Nous l’avons dit, la réglementation de la sainte liturgie dépend entièrement de son appréciation et de sa volonté. » (Encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 – Sur la liturgie et le culte eucharistique)

Cette unité procurée par la langue latine se manifeste aussi beaucoup par la liturgie, spécialement dans le chant :

« Si l’on observe réellement de tout point ces normes, on réalisera aussi comme il se doit la seconde propriété de la musique sacrée, à savoir qu’elle soit vraiment un art ; et quand, dans toutes les églises de la terre, le chant grégorien résonnera dans toute sa pureté et son intégrité, il aura lui aussi, comme la Liturgie Romaine, la note d’universalité ; de la sorte, où qu’ils se trouvent, les fidèles entendront une musique familière et pour ainsi dire de chez eux et percevront par là avec une vraie consolation l’unité admirable de l’Église. Voilà certes l’une des raisons principales pour lesquelles l’Église souhaite tant que le chant Grégorien soit intimement associé aux paroles latines de la liturgie sacrée.

Nous n’ignorons pas que le Saint Siège, pour des motifs graves, a concédé en cette matière des exceptions bien définies mais Nous ne voulons pas qu’on les étende ni qu’on les applique à d’autres régions sans la permission du Saint-Siège. Bien plus, là où il est permis de profiter de ces concessions, que les Ordinaires des lieux et les autres pasteurs sacrés veillent avec soin à faire apprendre par les fidèles dès l’enfance au moins les mélodies Grégoriennes les plus faciles et les plus usitées pour qu’ils sachent les utiliser pendant les fonctions sacrées et qu’en cela aussi l’unité et l’universalité de l’Église resplendissent chaque jour davantage.

Cependant là où une habitude séculaire ou immémoriale permet d’insérer dans la Messe solennelle des cantiques populaires en langue vulgaire après le chant latin des paroles liturgiques, les Ordinaires des lieux pourront le tolérer « si, en raison des circonstances de lieux et de personnes, il jugent que cette coutume ne peut être prudemment supprimée » [22], sans préjudice de la norme qui défend de chanter les paroles liturgiques en langue vulgaire, comme il a été précisé plus haut.

Pour que les chantres et le peuple chrétien comprennent bien le sens des paroles liturgiques liées à la mélodie, il Nous plaît de reprendre les recommandations des Pères du Concile de Trente invitant spécialement « les pasteurs et tous ceux qui ont charge d’âme à exposer fréquemment, par eux-mêmes ou par d’autres, quelque passage du texte de la Messe pendant qu’elle se célèbre et, entre autres, quelque mystère de ce très saint sacrifice, surtout les dimanches et les jours de fête » [23] ; qu’ils le fassent en particulier au moment de la catéchèse. A notre époque, la chose sera plus facile et plus aisée qu’aux siècles précédents parce que dans presque tous les pays les textes liturgiques traduits en langue vulgaire et expliqués par des écrivains compétents se trouvent dans des livres et brochures qui peuvent éclairer et aider efficacement les fidèles à comprendre ce que les ministres sacrés prononcent en latin, et presque à y prendre part. » (Encyclique Musicae Sacrae Disciplina, 25 décembre 1955 – Sur la musique sacrée)

B) L’Eglise est romaine

« La langue latine sert à maintenir l’unité dans l’Eglise ; elle relit entre elles et avec l’Eglise-Mère de Rome, les églises répandues dans l’univers, et comble ainsi en partie l’abîme qui sépare les différents peuples de la terre. […] La langue latine qui vient de Rome, nous rappelle aussi que nous appartenons à l’Eglise romaine, que c’est de Rome, I’Eglise-Mère, que les missionnaires ont été envoyés dans nos pays pour y répandre la foi catholique; elle est donc une exhortation continuelle à l’unité. » (Gihr.) » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

En effet, le choix de la ville de Rome n’est pas un hasard. Plusieurs Papes l’enseignent.

Saint Léon le Grand (vers 395-461) :

Lorsqu’en effet les douze Apôtres, ayant reçu  par l’action du Saint-Esprit la faculté de parler toutes  les langues, prirent le monde en charge pour lui enseigner l’Évangile et se furent distribué entre eux les diverses  parties de la terre, saint Pierre, chef du corps apostolique, envoyé citadelle de l’Empire romain : ainsi la lumière de la vérité, révélée pour le salut de tous les peuples, se répandit plus efficacement, à partir de la tête elle-même, à travers le corps entier du monde. Or quelle était la nation qui n’eût pas alors de représentant dans ? cette ville Ou quels étaient les peuples, en quelque lieu que ce fût, qui puissent ignorer ce que Rome avait appris ? C’est ici que devaient être foulées aux pieds les raisons de la philosophie, ici que devaient être anéantis les mensonges de la sagesse terrestre, ici que devait être confondu le culte des démons, ici que devait être détruite l’impiété de tous les sacrifices, ici même où trouvait par la plus active des superstitions tout ce  que le erreurs les plus variées avaient en tout lieu inventé. […]

Tu [saint Pierre] apportais le trophée de la croix du Christ en ces hauts lieux de Rome où t’attendaient, par une divine prédestination, et l’honneur de l’autorité et la gloire du martyre. » (Sermon 82 [alias 80] : Premier sermon pour la fête des saints apôtres Pierre et Paul, 29 juin 441, chapitres 3 et 5, PL 54/422-424)

Saint Gélase (mort en 496) :

« Certes, il y avait douze apôtres, de mérites égaux et de dignité égale. Et tous brillaient de manière égale dans la lumière spirituelle, mais Christ souhaitait qu’il n’y ait qu’un seul prince parmi eux, et par une admirable disposition, il le dirigea vers Rome, maîtresse des nations, Il dirigerait Pierre dans la ville principale ou la première. Et là, comme  par la sublime puissance de sa doctrine, et il eut l’honneur de répandre glorieusement son sang. C’est là qu’il repose pour toujours, et qu’il assure à ce Siège béni par lui de n’être jamais vaincu par les portes de l’enfer, conformément aux promesses du Seigneur [Matthieu XVI, 18] » (Lettre XIV De responsione ad Graecos, PL tome 59, colonne 90 ; mentionnée in : Père Joachim SALAVERRI S.J., De Ecclesia Christi n°446 ; dans “Sacrae Theologiae Summa” vol. I, B.A.C., Madrid 1962).

Léon XIII :

« En effet, Jésus-Christ, le Sauveur du genre humain, a choisi et s’est consacré la ville de Rome, seule entre toutes, pour des fonctions plus élevées que les choses humaines. C’est là que, non sans une longue et secrète préparation, il a placé le domicile de son empire; c’est là qu’il a ordonné d’établir le siège de son Vicaire pour la perpétuité des temps; c’est là qu’il a voulu que fût saintement et inviolablement conservée la lumière de la doctrine céleste, et c’est de là que, comme d’une tête et d’une source très auguste, il a voulu qu’elle fut propagée dans toutes les terres lointaines, de telle sorte que celui-là se séparât du Christ lui-même qui se séparerait de la foi romaine.

Et ce qui accroît encore cette sainteté, ce sont les monuments très anciens de la religion, l’incomparable majesté des églises, les tombeaux des princes des apôtres, les hypogées des héros que furent les martyrs. Qui voudra droitement écouter la voix de toutes ces choses sentira certainement qu’il voyage non dans une ville étrangère, mais dans la sienne propre et, par la grâce de Dieu, il s’en ira meilleur qu’il n’était venu. » (Bulle Properante ad exitum, 11 mai 1899 – Indiction du Jubilé universel de l’Année Sainte 1900 ; A.A.S., 31 (1899), p. 645 ; Lettres apostoliques de S.S. Léon XIII, encycliques, brefs, etc., tome 6, page 13)

Pie XI :

« Il est évident que, plus que les autres, le clergé doit être ami fervent du latin ; et ici Nous n’énumèrerons pas les qualités qui distinguent cette langue — précision, richesse, nombre, noblesse, dignité — et semblent indiquer qu’elle était providentiellement destinée à servir la gloire de ce pontificat romain auquel est échu comme par héritage la capitale même de l’Empire. » (Lettre apostolique Officiorum Omnium, 1er août 1922 – Sur l’éducation du clergé ; in AAS. 14, 1922, 452 ; et in : Actes de S.S. Pie XI, tome 1 (années 1922-1923), Paris, Bonne Presse, p. 87-89)

C’est donc providentiellement que Pierre choisit Rome comme siège épiscopal du Prince des Apôtres. L’Eglise est donc Romaine. La Providence qui a choisi Rome, a aussi choisi pour l’Eglise la langue de Rome, la langue latine. Le Cardinal Alfredo OTTAVIANI, Préfet du Saint-Office disait :

« Le Seigneur a donné un moyen providentiel pour maintenir la tradition et la vérité catholique ; Il lui a fourni un langage tout spécial, la langue latine. Le destin de Rome […] comportait aussi un élément qui pourrait sembler accidentel mais qui est très important : une langue, la langue latine…» (Homélie du 13 juin 1969 en L’Église de San Girolamo della Carità, à Rome. Documents de “Una Voce” n° 1 édité par “Una Voce”, corso Vittorio Emanuele II, 21 Roma)

Par l’usage de la langue latine, les diocèses du monde entier sont donc unis à l’Eglise Romaine et au siège de l’Apôtre Pierre. C’est ce qui conduisit saint Pie X à écrire :

« La langue propre de l’Eglise Romaine est le latin. Il est donc interdit de chanter quoi que ce soit en langue vulgaire pendant les fonctions solennelles de la liturgie; et, plus encore, de chanter en langue vulgaire les parties variantes ou communes de la messe et de l’office. » (Motu proprio Tra le sollicitudini, 22 novembre 1903 – Sur la musique sacrée)

Bien sûr l’emploi de la langue latine n’est pas obligatoire pour toute l’Eglise Universelle, mais seulement pour l’Eglise occidentale : les Eglises orientales catholiques manifestent d’une autre façon leur lien avec Rome. Cependant, un fait indiscutable émerge de l’histoire du schisme oriental. Les nations slaves qui avaient adopté dans la liturgie leur propre langue suivirent le schisme dans leur presque totalité. Au contraire, les nations slaves qui conservèrent la langue latine se maintiendront unies à Rome (tchèques, slovaques, croates, slavoniens, polonais). Voilà précisément pourquoi Dom GUÉRANGER fait l’éloge du Pape Saint Grégoire VII à ce propos :

« Le duc de Bohême, Vratislas, lui avait demandé de pouvoir étendre à ses peuples, qui étaient aussi de race slave, la dispense que Jean VIII avait accordée à Svatopulk pour la Moravie. Grégoire refusa avec fermeté, et, sans accuser son prédécesseur, ni revenir sur un fait consommé, il proclama les principes de l’Église sur les langues liturgiques. « Quant à ce que vous avez demandé, dit-il à ce prince, dans une lettre de l’année 1080, désirant notre consentement pour faire célébrer dans votre pays l’office divin en langue slavonne, sachez que nous ne pouvons en aucune manière accéder à cette demande. […]. Ce n’est pas une excuse de dire que certains hommes religieux (saint Cyrille et saint Méthodius) ont subi avec condescendance les désirs d’un peuple rempli de simplicité, ou n’ont pas jugé à propos d’y porter remède ; car l’Eglise primitive elle-même a dissimulé beaucoup de choses que les saints Pères ont corrigées après les avoir soumises à un examen sérieux. C’est pourquoi, par l’autorité du bienheureux Pierre, nous défendons d’exécuter ce que nous demandent les vôtres avec imprudence, et, pour l’honneur du Dieu tout-puissant, nous vous enjoignons de vous opposer de toutes vos forces à cette vaine témérité » (Raynaldi, Continuat. Baronii, ad annum 1248, n° 53).

En ces quelques lignes, saint Grégoire VII énonçait avec une pleine énergie le sentiment de l’Eglise, qui a toujours été de ne pas offrir sans voiles les mystères aux yeux du vulgaire ; il excusait la concession faite avant lui, et proclamait ce principe si fréquemment appliqué, que les nécessités qui se sont présentées lors de l’établissement de l’Eglise ne sauraient prudemment être érigées en lois pour les siècles suivants. Ce grand Pontife, qui travailla avec tant d’énergie à ramener le clergé à la dignité du célibat, n’ignorait pas non plus que les Apôtres et leurs successeurs avaient imposé les mains à des chrétiens engagés dans les liens du mariage. La foi chrétienne régnait en Bohême, elle s’y était établie et maintenue avec la Liturgie latine ; introduire dans cette Eglise l’usage de la langue vernaculaire, c’était la faire rétrograder aux conditions de l’enfance. En reculant les frontières de la langue latine jusqu’à la Bohême, saint Grégoire VII les avançait jusqu’à la Pologne qui, restant latine, se trouvait ainsi consacrée comme le boulevard [rempart] catholique de l’Europe du côté de l’Asie. » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, pp. 115-117)

La pseudo-réforme protestante donnera une confirmation de ce principe : l’abandon de la communion avec Rome coïncidera avec la substitution dans le culte protestant de la langue nationale au latin.

C) Une langue immuable pour une Eglise immuable

Comme vu juste au-dessus, Pie XII affirme :

« L’emploi de la langue latine, en usage dans une grande partie de l’Église, est un signe d’unité manifeste et éclatant, et une protection efficace contre toute corruption de la doctrine originale. Dans bien des rites cependant, se servir du langage vulgaire peut être très profitable au peuple : mais c’est au seul Siège apostolique qu’il appartient de le concéder ; et sans son avis et son approbation, il est absolument interdit de rien faire en ce genre, car, comme Nous l’avons dit, la réglementation de la sainte liturgie dépend entièrement de son appréciation et de sa volonté. » (Encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 – Sur la liturgie et le culte eucharistique)

Le Père François SPIRAGO dit encore :

« La langue latine prévient bien des inconvénients ; comme langue morte, elle ne varie plus, le sens des mots reste le même à travers les siècles, ce qui n ’existe pas pour les langues vivantes, qui changent souvent dans le cours des siècles. Si la langue liturgique était une langue vivante, il sy glisserait facilement des hérésies. D’un autre côté, le latin s’oppose à ce que des hommes grossiers abusent en dehors du service divin, des paroles et des prières sacrées pour en faire d’audacieuses plaisanteries ou se moquer des choses saintes » (Père François SPIRAGO, Catéchisme catholique populaire, p. 458)

En effet, la foi immuable requiert, comme instrument proportionné, une langue qui soit la plus immuable possible, et puisse ainsi servir de référence. Or le latin, qui n’est plus une langue courante, ne change plus (ou presque plus). Dans une langue courante, au contraire, les mots peuvent subir assez rapidement des changements notables de signification ou de registre (ils peuvent prendre une connotation péjorative ou ridicule qu’ils n’avaient pas auparavant). L’usage d’une telle langue peut donc facilement entraîner des erreurs ou des ambiguïtés, tandis que l’usage du latin préserve à la fois la dignité et l’orthodoxie de la liturgie.

VII) La liturgie en langue vernaculaire : une revendication constante des hérétiques

Entre autres principes de « l’hérésie antiliturgique », Dom GUÉRANGER  décrivait la volonté d’évincer le latin :

« 8° Là réforme liturgique ayant pour une de ses fins principales l’abolition des actes et des formules mystiques, il s’ensuit nécessairement que ses auteurs devaient revendiquer l’usage de la langue vulgaire dans le service divin. Aussi est-ce là un des points les plus importants aux yeux des sectaires. Le culte n’est pas une chose secrète, disent-ils ; il faut que le peuple entende ce qu’il chante. La haine de la langue latine est innée au cœur de tous les ennemis de Rome ; ils voient en elle le lien des catholiques dans l’Univers, l’arsenal de l’orthodoxie contre toutes les subtilités de l’esprit de secte, l’arme la plus puissante de la papauté. L’esprit de révolte qui les pousse à confier à l’idiome de chaque peuple, de chaque province, de chaque siècle, la prière universelle, a, du reste, produit ses fruits, et les réformés sont à même tous les jours de s’apercevoir que les peuples catholiques, en dépit de leurs prières latines, goûtent mieux et accomplissent avec plus de zèle les devoirs du culte que les peuples protestants. A chaque heure du jour, le service divin a lieu dans les églises catholiques ; le fidèle qui y assiste laisse sa langue maternelle sur le seuil ; hors les heures de la prédication, il n’entend que des accents mystérieux qui même cessent de retentir dans le moment le plus solennel, au canon de la messe ; et cependant ce mystère le charme tellement, qu’il n’envie pas le sort du protestant, quoique l’oreille de celui-ci n’entende jamais que des sons dont elle perçoit la signification. Tandis que le temple réformé réunit, à grand’peine, une fois la semaine, les chrétiens puristes, l’Église papiste voit sans cesse ses nombreux autels assiégés par ses religieux enfants ; chaque jour, ils s’arrachent à leurs travaux pour venir entendre ces paroles mystérieuses qui doivent être de Dieu, car elles nourrissent la foi et charment les douleurs. Avouons-le, c’est un coup de maître du protestantisme d’avoir déclaré la guerre à la langue sainte ; s’il pouvait réussir à la détruire, son triomphe serait bien avancé. Offerte aux regards profanes, comme une vierge déshonorée, la Liturgie, dès ce moment, a perdu son caractère sacré, et le peuple trouvera bientôt que ce n’est pas trop la peine qu’il se dérange de ses travaux ou de ses plaisirs pour aller entendre parler comme on parle sur la place publique. Ôtez à l’Église française ses déclamations radicales et ses diatribes contre la prétendue vénalité du clergé, et allez voir si le peuple ira longtemps écouter le soi-disant primat des Gaules crier : Le Seigneur soit avec vous ; et d’autres lui répondre : Et avec votre esprit. Nous traiterons ailleurs, d’une manière spéciale, de la langue liturgique. » (https://www.introibo.fr/L-heresie-anti-liturgique)

C’est ainsi que les schismatiques orientaux furent favorables à la langue vernaculaire dans la liturgie. Cela devint une constante chez les hérétiques. Dom GUÉRANGER rappelle :

« Jusqu’au XII° siècle toutes les Églises de l’Orient et de l’Occident avaient célébré la Liturgie en langue non vulgaire, et aucune voix ne s’était élevée contre la discipline universelle qui maintenait dans le service divin les langues qui avaient péri dans l’usage vulgaire. L’invasion du rationalisme sur l’Occident vint troubler cette paix universelle. L’hérésie du XVI° siècle, qui tendait à anéantir la religion chrétienne en détruisant la notion du sacrifice et du sacerdoce, déclara la guerre aux pratiques mystérieuses dont toutes les Églises s’étaient plu à environner les relations de l’homme avec la divinité. Mais le mouvement antiliturgique de Luther et de Calvin n’eut pas seulement pour précurseurs Wiclef et Jean Hus; ce fut dès le XII° siècle que le défi fut porté à l’Église entière par les Vaudois et les Albigeois. Ces sectaires qui prétendirent les premiers à l’interprétation libre de la Bible par le jugement individuel, furent aussi les premiers à protester contre la langue liturgique, et à célébrer les mystères et les sacrements en langue vernaculaire. Ils firent de cette pratique un des articles fondamentaux de leur secte… » (Institutions Liturgiques, tome III, chapitre 3, p. 121)

Après eux vinrent WICLEF en Angleterre et HUSS en Bohême. Erasme de Rotterdam fut censuré par l’université de la Sorbonne pour avoir jugé chose inconvenante et ridicule de voir des ignorants « prier sans comprendre ce qu’ils prononcent ». Pour les théologiens de la Sorbonne « cette proposition… est impie, erronée et ouvre la voie à l’erreur des Bohémiens qui ont voulu célébrer l’office ecclésiastique en langue vulgaire… ».

Vint ensuite le cas bien connu des protestants ! Cela conduisit le Concile de Trente a déclarer :

« Bien que la messe contienne un grand enseignement pour le peuple fidèle, il n’a pas cependant paru bon aux pères qu’elle soit célébrée çà et là en langue vulgaire. C’est pourquoi, tout en gardant partout le rite antique propre à chaque Eglise et approuvé par la sainte Eglise romaine, Mère et maîtresse de toutes les Eglises, pour que les brebis du Christ ne meurent pas de faim et que les petits ne demandent pas du pain et que personne ne leur en donne [Lamentations de Jérémie IV, 4], le saint concile ordonne aux pasteurs et à tous ceux qui ont charge d’âme de donner quelques explications fréquemment, pendant la célébration des messes, par eux-mêmes ou par d’autres, à partir des textes lus à la messe, et, entre autres, d’éclairer le mystère de ce sacrifice, surtout les dimanches et les jours de fête. » (Session XXII : Exposition de la doctrine touchant au Saint Sacrifice de la Messe, Chapitre VIII)

Et y fit correspondre la Canon suivant :

« Si quelqu’un dit que le rite de l’Eglise romaine, selon lequel une partie du canon et les paroles de la consécration sont prononcées à voix basse, doit être condamné ; ou que la messe ne doit être célébrée qu’en langue vulgaire ; ou que l’eau ne doit pas être mêlée, dans le calice, au vin que l’on doit offrir, parce que cela est contraire à l’institution du Christ : qu’il soit anathème » (Session XXII, Canon 9)

Le conciliabule de Pistoie, voulu par l’Evêque janséniste Scipione de Ricci, énonça deux décisions contraires à l’usage du latin que le Pape Pie VI condamne dans la Bulle Auctorem fidei, du 28 août 1794 :

« Propos. 33e. – De même, le synode paraît souhaiter que soient détruites les causes pour lesquelles on a oublié en partie les principes qui regardent la liturgie, « pour rappeler celle-ci à une plus grande simplicité de rites, pour l’exposer en langue vulgaire et prononcer les paroles à haute voix » (De l’eucharistie, § 6) ; comme si l’ordre reçu dans l’Église et approuvé venait en partie de l’oubli des principes qui devraient régir la liturgie. Cette proposition est téméraire, offense les oreilles pies, est injurieuse pour l’Église et favo­rise les attaques des hérétiques contre l’Église. »

« Propos. 66e. – « Il est contre la pratique apostolique et contre les conseils de Dieu de ne pas préparer des moyens plus faciles d’unir la voix du peuple à celle de toute l’Église » (De la prière, § 24). Cette proposition, entendue de l’usage de la langue vulgaire à introduire dans les prières liturgiques, est fausse, téméraire, destructive de l’ordre prescrit pour la célébration des mystères, et elle peut facilement produire de nombreux maux. »

Les jansénistes ne firent pas mieux. PASQUIER-QUESNEL fut condamné pour avoir soutenu que c’était « Lui ravir, au simple peuple [par l’usage du latin dans la liturgie], cette consolation d’unir sa voix à celle de toute l’Eglise, c’est un usage contraire à la pratique apostolique et aux desseins de Dieu. I Corinthiens, 14, 16 (éditions 1693, 1699) » (Clément XI, Bulle Unigenitus, 8 septembre 1713 – Condamnation du jansénisme – Proposition 86).

Cela est déjà démonstratif en soi. Mais pour saisir toute la force, et même l’infaillibilité de cette condamnation, il faut lire ce que Clément XI écrit en introduction, avant de passer à l’énumération des condamnations :

« Lorsque le Fils Unique de Dieu, qui s’est fait Fils de l’Homme pour notre Salut, & pour celui de tout le monde, enseignait à ses Disciples la doctrine de vérité, et lorsqu’il instruisait l’Eglise universelle dans la personne de ses Apôtres, il donna des préceptes pour former cette Eglise naissante ; et prévoyant ce qui devait l’agiter dans les Siècles futurs, il sut pourvoir à ses besoins par un excellente et salutaire avertissement ; c’est de nous tenir en garde contre les faux Prophètes, qui viennent à nous revêtus de la peau des brebis ; et il désigne principalement sous ce nom, ces maîtres de mensonges, ces séducteurs plein d’artifices, qui ne font éclater dans leur discours les apparences de la plus solide piété, que pour insinuer imperceptiblement leurs dogmes dangereux, et que pour introduire sous les dehors de la sainteté, des sectes qui conduisent les hommes à leur perte ; séduisant avec d’autant plus de facilité ceux qui ne se défient pas de leurs pernicieuses entreprises, que comme des Loups, qui dépouillent leur peau pour se couvrir de la peau des brebis, ils s’enveloppent, pour ainsi parler, des maximes de la lois divines, des préceptes des Saintes Ecritures, dont ils interprètent malicieusement les expressions, et de celles même du Nouveau Testament, qu’ils ont l’adresse de corrompre en diverses manières pour perdre les autres, et pour se perdre eux-mêmes : Vrais fils de l’ancien père de mensonge, ils ont appris par son exemple et par ses enseignements, qu’il n’est point de voie plus sure ni plus prompte pour tromper les âmes, et pour leur insinuer le venin des erreurs les plus criminelles, que de couvrir ses erreurs de l’autorité de la Parole de Dieu.

Pénétrés de ces divines instructions, aussitôt que nous eûmes appris dans la profonde amertume de notre cœur, qu’un certain Livre imprimé autrefois en langue française, et divisé en plusieurs tomes, sous ce titre, le Nouveau Testament en français, avec des Réflexions morales, &c… Que ce Livre, quoique l’eussions déjà condamné parce qu’en effet les Vérités Catholiques y sont confondues avec plusieurs dogmes faux et dangereux, passait encore dans l’opinion de beaucoup de personnes pour un Livre exempt de toute sorte d’erreurs : qu’on le mettait partout entre les mains des fidèles et qu’il se rependait de tous cotés par les soins affectés de certains esprits remuants, qui font de continuelles tentatives en faveur des nouveautés : qu’on l’avait même traduit en Latin afin que la contagion de ses maximes pernicieuses passa, s’il était possible, de nation en nation, et de Royaume en Royaume : Nous fûmes saisis d’une très vive douleur de voir le troupeau du Seigneur, qui est commis à nos soins, entraîné dans la voie de perdition par des insinuations si séduisantes et si trompeuses : ainsi donc également excités par nos sollicitudes Pastorales, par les plaintes réitérées des personnes, qui ont un vrai zèle pour la Foi orthodoxe, surtout par les Lettres et par les prières d’un grand nombre de nos vénérables frères les Évêques de France, nous avons pris la résolution d’arrêter par quelque remède le cours d’un mal qui croissait toujours et qui pourrait avec le temps produire les plus funestes effets.

Après avoir donné toute notre application à découvrir la cause d’un mal si pressant, et après avoir fait sur ce sujet, de mûres et de sérieuses réflexions, Nous avons enfin reconnu très distinctement que le progrès dangereux qu’il a fait et qui s’augmente tous les jours, vient principalement de ce que le venin de ce livre est très caché, semblable à un abcès dont la pourriture ne peut sortir qu’après qu’on y a fait des incisions. En effet, à la première ouverture du livre, le Lecteur se sent agréablement attiré par de certaines apparences de piété. Le style de cet ouvrage est plus doux et plus coulant que l’huile : mais ses expressions sont comme ces traits prêts à partir d’un arc, qui n’est tendu que pour blesser imperceptiblement ceux qui ont le cœur droit. Tant de motifs nous ont donné lieu de croire que nous ne pouvons rien faire de plus à propos ni plus salutaire, après avoir jusqu’à présent marqué en général la doctrine artificieuse de ce Livre, que d’en découvrir les erreurs en détail ; et que de les mettre plus clairement et plus distinctement devant les yeux de tous les Fidèles, par un extrait de plusieurs propositions contenues dans l’ouvrage où nous leur feront voir l’ivraie dangereuse séparée du bon grain qui la couvrait. Par ce moyen nous dévoilerons, et nous mettrons au grand jour, non seulement quelques unes de ces erreurs ; mais nous en exposerons un grand nombre des plus pernicieuses, soit qu’elles aient été déjà condamnées, soit qu’elles aient été inventées depuis peu. Nous espérons que le Ciel bénira nos soins ; et que nous ferons si bien connaître et si bien sentir la vérité, que tout le monde sera forcé de suivre ses lumières.

Ce ne sont pas seulement les Évêques ci-dessus mentionnés, qui nous ont témoigné que par ce moyen nous ferions une chose très utile et très nécessaire pour l’intérêt de la Foi Catholique et pour le repos des consciences et que nous mettrions fin aux diverses contestations, qui se sont élevées principalement en France, et qui doivent leur origine à de certains esprits, qui veulent se distinguer par une doctrine nouvelle, et qui tâchent de faire naître dans ce Royaume florissant des divisions encore plus dangereuses ; mais même notre très-cher fils en Jésus-Christ, Louis Roi de France Très-Chrétien, dont nous ne pouvons assez louer le zèle pour la défense et pour la conservation de la Foi Catholique, et pour l’extirpation des hérésies ; ce Prince par ses instances réitérées et dignes d’un Roi Très-Chrétien, nous a fortement sollicité de remédier incessamment au besoin pressant des âmes par l’autorité d’un Jugement Apostolique.

Touchés de ces raisons, aminés par le Seigneur, et mettant notre confiance en son divin secours, nous avons cru devoir faire une si sainte entreprise, et nous y sommes attachés avec le soin et toute l’application, que l’importance de l’affaire pouvait exiger. D’abord, nous avons fait examiner par plusieurs Docteur en Théologie, en présence de deux de nos vénérables frères Cardinaux de la Sainte Eglise Romaine, un grand nombre de propositions extraites avec fidélité et respectivement des différentes éditions dudit Livre, tant françaises que latines dont nous avons parlé ci-dessus : Nous avons ensuite été présents à cet examen : Nous y avons appelé plusieurs autres Cardinaux pour avoir leurs avis. Et après avoir confronté pendant tout le temps et avec toute l’attention nécessaire chacune des propositions avec le texte du livre, Nous avons ordonné qu’elles fussent examinées, et discutées très soigneusement, dans plusieurs Congrégations, qui se sont tenues à cet effet. Les propositions dont il s’agit, sont celles qui suivent. »

Vient ensuite l’énumération des 101 erreurs condamnées. Enfin, voici la conclusion de la Bulle qui vaut elle aussi son pesant d’or :

« A CES CAUSES, après avoir reçu tant de vive voix que par écrit, les suffrages des sus-dits cardinaux, et de plusieurs autres Théologiens, et après avoir ardemment imploré le secours du Ciel, par des prières particulières, que nous avons faites, et par des prières publiques, que nous avons ordonnées à cette intention, nous déclarons par la présente constitution, qui doit avoir son effet à perpétuité, que nous condamnons et réprouvons, toutes et chacune les propositions ci- dessus rapportées, comme étant respectivement fausses, captieuses, malsonnantes, capables de blesser des oreilles pieuses, scandaleuses, pernicieuses, téméraires, injurieuses à l’Eglise et ses usages, outrageantes, non seulement pour elle, mais pour les puissances séculières ; séditieuses, impies, blasphématoires, suspectes d’hérésie, sentant l’hérésie, favorables aux hérétiques, aux hérésies, et au schisme, erronées, approchantes de l’hérésie et souvent condamnées ; enfin comme hérétiques, et comme renouvellement diverses hérésies, principalement, celles qui sont contenues dans les fameuses Propositions de Jansénius, prises dans le sens, auquel elles ont été condamnées.

Nous défendons à tous les Fidèles de l’un et de l’autre sexe, de penser, d’enseigner, ou de parler sur lesdites Propositions autrement qu’il n’est porté dans cette Constitution ; en sorte que quiconque enseignerait, soutiendrait, ou mettrait ou jour ces Propositions, ou quelques unes d’entre elles, soit conjointement, soit séparément, ou qui en traiterait même par manière de dispute, en public ou en particulier, si ce n’est peut être pour les combattre, encoure, ipso facto, et sans qu’il soit besoin d’autre déclaration, les Censures Ecclésiastiques et les autres peines portaient de droit contre ceux, qui font de semblables choses.

Au reste, par la condamnation expresse et particulière que nous faisons des susdites Propositions, Nous ne prétendons nullement approuver ce qui est contenu dans le reste du même Livre, d’autant plus que dans le cours de l’examen que nous en avons fait, Nous y avons remarqué plusieurs autres propositions, qui ont beaucoup de ressemblance et d’affinité avec celles que nous venons de condamner, et qui sont toute remplies des mêmes erreurs : De plus, Nous y en avons trouvé beaucoup d’autres, qui sont propres d’entretenir la désobéissance et la rébellion qu’elles veulent insinuer insensiblement sous le faux nom de patience chrétienne par l’idée chimérique qu’elles donnent au Lecteur d’une persécution qui règne aujourd’hui : Mais nous avons cru qu’il serait inutile de rendre cette Constitution plus longue, par un détail particulier de ces Propositions : Enfin, ce qui est plus intolérable. Nous y avons vu le texte sacré au Nouveau Testament altéré d’une manière, qui ne peut être trop condamnée ; et conforme en beaucoup d’endroit à une traduction dite de Mons, qui a été censurée depuis longtemps ; il y est différent, et s’éloigne en diverses façons de la version vulgate, qui est en usage dans l’Eglise depuis tant de siècles, et qui doit être regardée comme authentique, par toutes les personnes orthodoxes ; et l’on a porté la mauvaise foi jusqu’au point de détourner le sens naturel du texte, pour y substituer un sens étranger, et souvent dangereux.

Pour toutes ces raisons, en vertu de l’Autorité Apostolique, Nous défendons de nouveau par ces présentes et condamnons derechef ledit Livre, sous quelque titre et en quelque langue qu’il ait été imprimé : de quelque édition, et en quelque version qu’il ait paru, ou qu’il puisse paraître dans la suite (ce qu’à Dieu ne plaise) Nous le condamnons comme étant très capable de séduire les âmes simples par des paroles pleines de douceur et par des bénédictions, ainsi que s’exprime l’Apôtre, c’est-à-dire, par les apparences d’une instruction remplie de piété. Condamnons pareillement, tous les autres Livres ou libelles, soit manuscrits soit imprimés, ou (ce qu’à Dieu ne plaise) qui pourraient s’imprimer dans la suite, pour la défense dudit Livre ; Nous défendons à tous les Fidèles de les lire, de les copier, de les retenir, et d’en faire usage, sous peine d’excommunication, qui sera encourue ipso facto, par les contrevenants.

Nous ordonnons de plus à Nos Vénérables Frères, les Patriarches, les Archevêques et Évêques et autres Ordinaires des lieux, comme aussi aux Inquisiteurs de l’hérésie, de réprimer et de contraindre par les censures, par les peines susdites, et par tous les autres remèdes de droit et de fait, ceux qui ne voudraient obéir ; et même d’implorer pour cela, s’il en est besoin, le secours du bras séculier.

Voulons aussi que même foi soit ajoutée aux copies des présentes, même imprimées, pourvue qu’elles soient signées, de la main d’un Notaire publique, et scellées du sceau de quelque personne constituée en dignité Ecclésiastique, que celle que l’on aurait à l’Original Secr s’il était montré et représenté.

Que personne donc ne se donne la licence d’enfreindre en aucune manière les Déclaration, Condamnation, Ordonnance, et Défense que dessus, et n’ait la témérité de s’y opposer : Que si quelqu’un ose commettre cet attentat, qu’il sache qu’il encourra l’indignation du Dieu Tout puissant, et des bienheureux Apôtres saint Pierre et saint Paul. »

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Cette entrée a été publiée le 10 août 2021 par dans Foi Catholique.
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