+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Personne et Monothéisme trinitaire 1/3

Lorsqu’un chrétien, qu’il soit catholique ou protestant est mené à expliquer la Sainte Trinité, ce que, sans doute, nous entendons, se résume de la manière suivante : une Nature et trois Personnes (au lieu de Personnes, on rencontre également le mot Hypostases). Même si ce résumé est correct, il ne permet pourtant d’expliquer pourquoi la Doctrine chrétienne sur Dieu est véritablement un monothéisme ; explication qu’on doit souvent présenter aux musulmans (par exemple) dont la conception se rapproche étrangement de celle d’Eunome de Cyzique. – L’un des plus graves malentendus repose, nous le pensons, sur le concept de « personne » (et la querelle, s’il y a une, repose sur le fait qu’il y a trois personnes distinctes, mais un seul Dieu : comment est-ce possible ?) C’est la raison pour laquelle nous tenons à préciser ce qu’il signifie, dans une tradition catholique, et plus spécialement, à la suite de S. Thomas d’Aquin. Dans un second temps, nous parlerons de relations ; et enfin, nous soulignerons pour quelles raisons la Trinité est un monothéisme.

On peut dire que, originellement, le mot « personne » désignait le masque que portaient des comédiens lors des théâtres. Ce sens originel est d’ailleurs relevé par Boèce, lorsqu’il réfute Eutychès et Nestorius : « En effet, le nom de personne provient […] de ces masques (personae) à l’évidence qui représentaient, dans les comédies et les tragédies, les personnages que l’on jouait » (Boèce, « Contre Eutychès et Nestorius » (III, 3), in:Traités théologiques, tr., A. Tisserand, Flammarion, Paris, p. 77). Certes, mais ce n’est nullement cette « conception » de la personne qui va être reprise. En fait, nous pouvons relever trois définitions de ce terme, définitions utilisées par les théologiens pour rendre compte et expliquer le mieux possible le Dogme.

A°– La première définition, classique et peut-être la plus connue, est celle de Boèce (précédemment cité) : « naturae rationabilis individua substantia ». Il ne nous est pas nécessaire de suivre toute l’argumentation de l’auteur qui a conduit à cette conclusion. Retenons simplement cette définition : « Si la personne est dans les seules substances, et dans celles qui sont rationnelles, et si toute substance est une nature établie non pas dans les universelles, mais dans les individuelles, on a trouvé la définition de la personne : ‘Substance individuelle de nature rationnelle’ » (Boèce, ibid., p. 75). C’est cette définition à laquelle tient l’Aquinate. Précisons. Lorsqu’on parle de « substance individuelle », celle-ci est caractérisée par le fait qu’elle subsiste en et par soi ; elle n’existe pas dans un autre. C’est, grossièrement le sens que le philosophe grec, Aristote, attribuait à la substance, à la substance première. « La substance, dit-il, au sens le plus fondamental, premier et principal, c’est ce qui n’est ni affirmé d’un sujet, ni dans un sujet » (Aristote, Catégories, 5, tr., J. Tricot, Vrin, Paris, 2008, p. 23). Donc, ce qui caractérise la personne c’est l’existence par soi. A cela, c’est-à-dire à la notion de personne, S. Thomas joint la question de la liberté d’action. La différence spécifique, elle, réside dans la « nature raisonnable » (par exemple, l’homme et le chien sont du même genre, c’est-à-dire les deux sont des animaux ; mais leur différence se situe au niveau de l’espèce. Si l’homme et le chien sont dans le même genre (animal) ; l’homme s’en distingue en ce qu’il est dans une espèce différente que le chien. L’espèce dans laquelle appartient l’homme est raisonnable, d’où la fameuse définition de l’homme du philosophe Aristote : L’homme est un animal rationnel). Toutefois, il ne faut pas prendre le mot « raisonnable » strictu sensu, en ce sens où on parle de raison discursive, à savoir la capacité des hommes à raisonner. Si on prend ce mot en ce sens strict, on ne pourrait nullement appliquer la définition de personne à Dieu, puisqu’Il connait sans raisonnement (cf. Thomas d’Aquin, Somme de théologie, q. 29, a. 3, ad. 4). Dieu étant Acte pur, n’a nullement besoin de raisonner pour connaître : c’est par son essence qu’Il connaît, non seulement Lui-même (dans la connaissance de soi), mais également toutes les autres choses. « Raisonnable » désigne donc la nature intellectuelle au sens commun, de sorte qu’on peut l’appliquer aux hommes, et aux anges et à Dieu. – Quant à la « nature », ce n’est pas seulement le principe du mouvement premier pour tout être naturel, suivant Aristote, mais c’est aussi, suivant le docteur angélique, l’essence spécifique. Donc, en conclusion, la personne est caractérisée par tout ce que nous venons de relever ; toutes les précisions que nous avons invoquées. Ainsi, la définition de Boèce paraît être, aux yeux de Thomas, la plus complète, et surtout la plus apte lorsqu’on devra parler de Dieu, des Anges et des Hommes. Et, c’est ici que nous devons introduire la notion d’analogie. Car, de fait, si on peut user du mot « personne » pour les hommes, les anges et Dieu, ce n’est que par analogie que cela est possible.

Selon Aristote, les mots peuvent avoir 1° un seul sens (univocité). Par exemple, le mot « homme », appliqué à plusieurs individus signifie la même chose. 2° Ils peuvent également avoir plusieurs sens (équivocité). – Lorsqu’ils n’ont aucun lien entre eux, on parle « d’équivocité pure » : par exemple, rame de bateau et rame de papier. – Lorsqu’ils sont reliés entre eux, on parlera soit a) « un rapport d’analogie fondé », soit b) « de rapport de dépendance causale » d’un être qui est premier à titre de cause. Revenons à Dieu. Lorsque nous attribuons – par analogie – un nom à Dieu, il faut distinguer, sur le plan du langage, d’une part la perfection signifiée par ce nom ou ce mot (par exemple, la Sagesse, la Bonté), et d’autre part le mode d’existence de cette perfection (par exemple, la manière d’être bon). Il y a donc deux aspects du mot « sage », par exemple. Un aspect selon lequel nous appliquons ce mot à des hommes (exemple : Pierre est sage) ; mais également un autre aspect selon lequel nous appliquons ce mot – toutefois, de manière plus éminente – à Dieu. – Selon la perfection signifiée, nos mots s’appliquent à Dieu mieux qu’aux créatures ; et quant à leur signification, ils conviennent encore d’une manière plus propre à Dieu qu’aux créatures. Disons, premièrement, ils reviennent à Dieu : et ne sont prédiqués aux créatures que secondairement. Pour l’illustrer par un exemple biblique : « Qu’as-tu à m’interroger sur ce qui est bon ? Un seul est le Bon » (Mt, XIX, 17). En disant : un Seul est le Bon, le Christ n’est pas en train de dire que rien d’autre n’est bon : car, on peut dire de tel ou tel homme qu’il est bon, ou qu’il est sage. Mais que, Bon revient à Dieu de manière plus éminente, de manière première. Plus précisément, Bon est identique à l’essence même de Dieu, ce qui n’est pas le cas pour les créatures. D’où nous sommes menés au second aspect. 2°– Selon le mode d’existence de cette perfection, nous concevons la Bonté comme une qualité qu’un être possède ; mais cette qualité ne s’identifie pas à cet être, puisqu’il l’acquiert, et peut donc la perdre. On peut devenir (un homme) bon, mais on peut cesser de l’être. Suivant cela, nos mots ne conviennent pas à Dieu. Car, la Bonté, en Dieu, n’est plus alors une simple qualité qui serait prédiquée en Lui. Mais, Dieu est Bon par essence ; il est Bonté, Sagesse, non pas accidentellement, mais ces noms ne sont rien d’autre que Sa propre Essence. Lorsque nous disons que Dieu est Sage, que Dieu est Bon, nous ne désignons nullement quelque chose prédiqué à sa Substance, quelque chose de différent de Sa Substance. Mais Dieu EST Bonté ; Dieu EST Sagesse : cela par Identité ! Cela permet à la fois de sauvegarder la simplicité divine (c’est-à-dire qu’en Dieu, il n’y a pas de composition), mais également l’Incompréhensibilité divine. Ainsi, concernant le mot personne, c’est cette règle qui s’applique. Et on peut dire que le mot « personne » convient donc à Dieu. Ce n’est donc pas de la même manière qu’on pourra dire qu’une créature est personne qu’on dira que Dieu est personne, car Celui-ci l’est d’une manière plus excellente ! Dans une certaine mesure, c’est ce qui est montré – de l’analogie – dans notre article : « N’appelez personne père ». Ce point est capital, car c’est ce qui permettra de parler de Monothéisme trinitaire. S’il y a en Dieu trois Personnes, et une seule Nature, et que, nonobstant la distinction de Personnes, on peut dire qu’il y a un Seul Dieu : c’est que, en fait, la Personne divine n’est nullement quelque de différent de la Nature divine. La Personne divine EST la Nature divine, s’identifie à elle. Le Père est la Nature divine, le Fils est la Nature divine, l’Esprit est la Nature divine. S’il y a distinction de Personnes, cependant, les Personnes divines sont l’une dans l’autre. De sorte que, là où est le Fils (est également le Père et l’Esprit) ; lorsque le Fils agit, c’est en réalité le Père, le Fils et l’Esprit qui agissent. Alors que, trois hommes, bien que partageant la nature humaine, ne s’identifient pas à cette nature. Des personnes x, y, z, aucune d’entre elles n’est en elle-même la nature humaine. Mais celle-ci est individualisée dans chaque être humain d’une manière différente. De fait, la nature humaine n’existe pas indépendamment des êtres humains. Nous ne voyons pas la nature humaine, nous voyons des êtres humains, qui d’ailleurs ne s’identifient nullement à cette nature. Cela n’est pas le cas de Dieu, ainsi que nous l’avons souligné. Nous y reviendrons dans un prochain exposé.

B° – Une autre définition serait celle tenue par Richard de Saint-Victor qui, comme on le sait, trouve la définition de Boèce insatisfaisante. Pour lui, la personne « une existence incommunicable de nature divine » (R. de Saint-Victor, De Trinitate, IV, 22, SC 63, p. 280-283). Si Richard propose cette définition, c’est parce que, selon lui, la définition de Boèce nous conduit à penser la Substance divine comme une personne : ce qui est fâcheux ! car, alors il y aurait confusion entre substance commune et les Trois qui sont distincts en Dieu. Nous ne discutons pas ici la pertinence de la critique du Victorin (peut-être, à une autre occasion). Mais, il convient de relever que beaucoup de théologiens avaient suivi Richard, et même Saint Albert, maître de Thomas. Saint Albert le Grand disait justement : « La personne, suivant la définition de Boèce, ne convient pas à Dieu, à moins qu’on explique la substance au sens de l’existence comme le dit Richard […] » (Saint Albert, I Sentences, d. 25, a.1). Quant à Thomas, il tient la définition de Boèce comme convenant à Dieu. Et pour dire vrai, il n’est nullement dépassé par les critiques de Richard de Saint-Victor. Nous ne suivons pas, ici, les points sur lesquels l’Aquinate ne se montre pas impressionné par la critique du Victorin. En bref, Thomas s’en tient certes à la critique déjà formulée par Saint Bonaventure : que la définition de Richard ne s’applique qu’à Dieu, alors que celle de Boèce a le mérite de s’appliquer, non seulement à Dieu, mais aux créatures : aux anges et aux hommes. De plus, en mettant de côté celle de Boèce, on se priverait des richesses qu’offre l’analogie.

C° – Il est encore une autre définition de la personne, connue comme celle des « maîtres ». Elle insiste sur la dignité. Nous n’en parlons pas ici.

Après avoir parlé de la définition de Boèce, celle que suit S. Thomas d’Aquin, nous invoquerons, dans le prochain exposé, le concept de « Relation », importante pour mieux saisir les réflexions trinitaires dès les premiers siècles, depuis les Pères cappadociens… jusqu’à l’époque de l’Aquinate.

 

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