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« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

L’intervention de Paphnuce au concile de Nicée, mythe ou réalité ?

Notre dossier sur l’origine apostolique du célibat des prêtres : ici

Comme nous le démontrons dans notre article Le célibat des prêtres vient des apôtres !, nous démontrons que dans les premiers siècles, où des hommes mariés étaient admis à la prêtrise, ceux-ci devaient cesser toute vie conjugale avec leur épouses. Nous précision immédiatement que les actuelles disciplines orthodoxe et catholique orientales ne viennent que du concile « in Trullo » (690-691). Les opposants au célibat ecclésiastique allèguent que les Pères du concile de Nicée auraient voulu interdire aux évêques, prêtres et diacres d’avoir des relations avec leur épouse ; sur quoi, un Père du nom de Paphnuce, évêque de la Haute-Thébaïde, serait intervenu avec chaleur pour dissuader l’assemblée de voter une pareille loi, nouvelle assurait-il, et qui ferait tort à l’Eglise. Le concile aurait donc abandonné le projet et laissé chacun libre d’agir comme il le voudrait. Nous allons ici démontrer que cette histoire n’est qu’un mythe. Voici le plan de notre étude :

I) Les sources de cette légende

II) Analyse critique

A) L’invraisemblance du canon lui-même

1) Une prétendue « ancienne tradition » contredite par les faits

a) Des témoignages antérieurs contraires partout dans l’Eglise

b) Le témoignage péremptoire d’Eusèbe de Césarée

2) Socrate, anormalement silencieux sur ses sources

3) Paphnuce absent des listes des Evêques présents

B) Un événement rigoureusement inconnu de l’ensemble des auteurs postérieurs

1) Un fait indéniable

2) Deux silences significatifs

a) Un témoignage de la très scrupuleuse Afrique du Nord : le IIIè concile de Carthage (16 juin 390)

b) Le silence du concile « in Trullo »

3) L’histoire de Paphnuce n’est même pas en accord avec la discipline orientale

III) Le 3è canon du concile de Nicée contre la cohabitation des prêtres avec des femmes « co-introduites »

A) Texte du canon

B) Analyse du canon

C) Saint Basile le Grand interprète ce canon dans le sens de la discipline catholique

I) Les sources de cette légende

Elle nous est connue par deux historiens constantinopolitains de la première moitié du Vè siècle :

Socrate de Constantinople, dit Socrate le Scolastique (380-vers 445)  :

« Je m’acquitterai en cet endroit, de la promesse que j’ai faite de parler de Paphnuce et de Spyridion. Paphnuce était Evêque d’une Ville de la haute Thébaïde. Il avait une si rare piété qu’il faisait des miracles. Il avait eu un œil crevé durant la persécution. L’Empereur avait une singulière vénération pour lui, le faisait souvent venir dans son Palais, et baisait l’œil qu’on lui avait crevé. Voilà ce que j’avais à remarquer de sa personne. J’ajouterai maintenant ce qui fut ordonné par sont avis, pour le bien de l’Eglise, et pour  l’honneur du Clergé. Les Evêques ayant été d’avis de faire une nouvelle loi, par laquelle il serait ordonné que les Evêques, les Prêtres et les Diacres se sépareraient des femmes qu’ils avaient épousées, lorsqu’ils n’étaient que Laïques; comme l’on prenait les avis, Paphnuce se leva au milieu des autres Evêques; et élevant sa voix, dit qu’il ne fallait point imposer un pesant joug aux Clercs, ni aux Prêtres ; que le mariage est honorable, et que le lit nuptial est sans tache : qu’une trop grande sévérité pourrait être nuisible à l’Eglise, que tout le monde n’est pas capable d’une continence si parfaite ; et que les femmes ne garderaient peut-être pas la chasteté. Il appelait chasteté l’usage du mariage contracté selon les lois, qu’il suffisait que ceux qui avaient été admis dans le Clergé, ne se mariassent plus, selon l’ancienne tradition de l’Eglise ; sans que l’on obligeât ceux qui s’étaient mariés étant Laïques, à quitter leurs femmes. Paphnuce soutint cet avis, bien que non seulement il n’eût jamais été marié, mais qu’il n’eût jamais eu connaissance d’aucune femme, ayant été élevé dés son enfance dans un Monastère, et s’y étant fait admirer par sa singulière chasteté. Tous les Evêques se rendirent à son sentiment, et sans délibérer davantage, laissèrent l’affaire en la liberté de ceux qui étaient mariés. Voila ce que j’avais à dire de Paphnuce. » (Histoire ecclésiastique, I, 11. PG 67, 101b-104b)

Sozomène de Constantinople (400-450) :

« Le Concile, désirant réformer les mœurs des Ecclésiastiques, fît plusieurs lois que l’on appelle Canons. Quelques Prélats ayant proposé qu’il ne fût plus permis à l’avenir aux Evêques, aux Prêtres, aux Diacres, et aux Sous-diacres de demeurer avec les femmes qu’ils avaient épousées avant leur ordination, un Confesseur nommé Paphnuce se leva, et s’y opposa, en disant que le mariage est un état honorable, et un état de chasteté, que la loi qui était proposé serait difficile à observer, et servirait d’occasion d’incontinence, tant aux Ecclésiastiques qu’à leurs femmes , que l’ancienne tradition de l’Eglise était que ceux qui avaient été promus aux Ordres dans le Célibat ne pussent plus se marier ; mais que ceux qui s’étaient mariés avant que d’être promus ne fussent point séparés de leurs femmes. Voilà l’avis que Paphnuce proposa bien qu’il ne fût point marié. Le Concile le suivit, et au lieu de faire un Canon sur ce sujet, laissa à la liberté des Ecclésiastiques d’en user comme il leur plairait. II fit plusieurs autres Canons pour le Gouvernement de l’Eglise. Chacun les peut lire parce qu’ils font entre les mains de tout le monde. » (Histoire ecclésiastique, I, 23)

II) Analyse critique

A) L’invraisemblance du canon lui-même

1) Une prétendue « ancienne tradition » contredite par les faits

Le récit des ces deux auteurs rapporte que Paphnuce aurait allégué l' »ancienne tradition de l’Eglise » à l’appui de son affirmation. Et Socrate écrit même que « Tous les Evêques se rendirent à son sentiment ». Or les faits nous montrent que cela est doublement erroné.

a) Des témoignages antérieurs contraires partout dans l’Eglise

Premièrement parce que la vraie « ancienne tradition de l’Eglise », celle dont nous avons les traces aussi bien en Occident qu’en Orient, contredit ce récit et confirme la doctrine du célibat. Lire à ce sujet ce que notre article Le célibat des prêtres vient des apôtres !. Le lecteur y découvrira ce qu’ont dit, avant le concile de Nicée, Origène (vers 185-vers 254), témoin de l’Eglise d’Egypte (c’est-à-dire la même que celle de Paphnuce, la Haute-Thébaïde étant en Egypte), du Concile d’Elvire (305/306), témoin de l’Eglise d’Espagne, du Concile d’Arles (1er août 314), témoin des Eglises de Gaule, de Galice, d’Allemagne, de Grande-Bretagne et d’Afrique du Nord, du Concile de Néocésarée (314/315), témoin de l’Eglise d’Asie mineure, et d’Eusèbe de Césarée (vers 260-vers 339), témoin de l’Eglise de Palestine, et membre du concile de Nicée.

b) Le témoignage péremptoire d’Eusèbe de Césarée

Deuxièmement parce justement, Eusèbe de Césarée qui avait écrit en sens inverse de cette prétendu « ancienne tradition » était présent au concile en tant qu’Evêque de Césarée. Aussi, lorsque Socrate dit que « Tous les Evêques se rendirent à son sentiment », cela inclut normalement Eusèbe. Mais le seul fait qu’il ait écrit ce qu’il a écrit dans sa Démonstration évangélique (I, 9), qu’il l’ait fait avant ou après le concile, empêche que ce récit soit le reflet d’une « ancienne tradition » et/ou que « Tous les Evêques se rendirent à son sentiment ». En effet, soit Eusèbe a écrit ces lignes avant le concile de Nicée (ce qui semble être le cas, a priori il les écrivit en 319), alors il est faux de dire que l' »ancienne tradition de l’Eglise » soit celle véhiculée par le récit. En effet, le simple fait qu’Eusèbe ait écrit antérieurement au concile en sens inverse de la prétendue intervention de Paphnuce prouve que la proposition de certains Pères de faire « une nouvelle loi » (Socrate) valable seulement pour « l’avenir » (Sozomène), supposée s’opposer à une « ancienne tradition », soit véridique, car cette doctrine et cette discipline étaient déjà présents. De plus, il est impossible qu’Eusèbe, sachant la fausseté du prétendu discours de Paphnuce, l’ait approuvé, il est donc impossible que « Tous les Evêques se rendirent à son sentiment ». Soit Eusèbe a écrit sa Démonstration évangélique (I, 9), après le concile de Nicée, et cela rendrait tout autant impossible la véracité de l’histoire de Paphnuce car il est impossible qu’Eusèbe ait pu être infidèle au concile de Nicée, qu’il avait qui plus est lui-même vécu !

2) Socrate, anormalement silencieux sur ses sources

« La première question que se pose l’historien moderne, au sujet de cet épisode est celle de sa provenance. « D’où vient-il ? quel en est l’auteur ? quelle en est la date ? » A aucune de ces questions, il n’est possible de trouver une réponse satisfaisante. Socrate, qui achève son Histoire ecclésiastique vers l’an 440, soit plus de cent ans après le premier concile oecuménique, est le premier (et pratiquement le seul) à mentionner cette anecdote ; lui, d’ordinaire soucieux de références, ne cite ici aucune source, alors qu’il s’agit d’un fait extrêmement important. Il en faut bien moins, en général, pour susciter la méfiance des critiques. » (Père Christian COCHINI, SJ, Aux origines de la discipline du célibat sacerdotal)

3) Paphnuce absent des listes des Evêques présents

« Un autre important argument de critique externe a été développé récemment, tendant à démontrer de façon assez décisive que le personnage de Paphnuce mis en vedette dans le récit de Socrate est « le produit d’une affabulation hagiographie progressive ». Il a été exposé en 1968 par le professeur F. WINKELMANN, partant de la constatation que le nom de Paphnuce ne figure pas parmi les évêques signataires du concile de Nicée sur les meilleures listes de souscriptions qui nous sont parvenues. Ces conclusions du professeur WINKELMANN sont aujourd’hui généralement admises dans les milieux scientifiques (F.WINKELMANN, Paphnutios, der Bekenner und Bishof. Probleme der koptischen Literatur — wissenshaftliche Beitrage der Martin-Luther-Universitat Halle-Wittenberg, 1968/1 (K2), p. 145-153.). » (Père Christian COCHINI, SJ, Aux origines de la discipline du célibat sacerdotal)

B) Un événement rigoureusement inconnu de l’ensemble des auteurs postérieurs

1) Un fait indéniable

Nous savons à quel point l’antiquité chrétienne vénérait les conciles généraux. Aussi, il est un fait qu’absolument personne, à part nos deux auteurs constantinopolitains, dans les années et les siècles postérieurs n’ont ni connu ni suivi la doctrine sous-jacente à cette prétendue histoire. En effet, comme nous l’avons montré dans notre article Le célibat des prêtres vient des apôtres !, tous les Pères de l’Eglise, tous les auteurs passés à la postérité, tous les conciles locaux ayant eu une importance particulière dans l’histoire professèrent l’exacte doctrine Catholique sur le célibat ecclésiastique, et ce dès le IVè siècle et sans que jamais personne ne les contredisent en alléguant cette anecdote. La raison en est tout simplement qu’elle est fausse, et tellement contraire à la connaissance universelle de la doctrine et de l’histoire que jamais personne ne leur donna de crédit, même après l’avoir lue sous la plume des deux historiens que nous avons cités. Avant de passer au passage en revue des témoignages de l’antiquité chrétienne sur le célibat ecclésiastique, réfutant de fait cette anecdote, nous allons immédiatement souligner deux témoignage qui la réfutent de manière plus particulière.

« Si une affaire de cette importance, dit-il, s’était passée au milieu de cette célèbre assemblée, on la trouverait certainement dans les actes du concile, des écrivains contemporains en auraient parlé. Or, les actes du concile n’en font pas la plus légère mention ; le nom de Paphnuce ne se trouve pas sur la liste des évêques qui ont signé les décrets du concile. Eusèbe et saint Athanase ne disent pas un mot de Paphnuce, et les Pères de cette époque, qui se font gloire de suivre les décrets de Nicée, parlent de la continence comme rigoureusement prescrite aux prêtres après l’ordination. » (Abbé Jean-Nicolas JAGER, Célibat ecclésiastique dans ses rapports religieux et politiques, 2è édition, page 98)

« Ce récit tardif a d’autre part contre lui le témoignage de nombreux représentants de l’époque postnicéenne. Pour toute la période allant de 325 à 440, on cherche en vain, dans l’immense littérature patristique, une allusion à l’intervention de Paphnuce. Les gens qui auraient dû savoir et qui auraient eu tout intérêt à parler ne manquaient pourtant pas. Qui plus est, nous voyons des personnalités bien informées sur le concile de Nicée et sur la vie de l’Eglise, et dont la sincérité ne peut être a priori mise en doute, non seulement ignorer le fameux épisode, mais attester la haute antiquité de la discipline de la continence parfaite pour le clergé, en témoignant toujours d’un respect inconditionnel pour la règle fondamentale qu’était à leurs yeux le premier concile oecuménique. C’est notamment le cas pour saint Ambroise, saint Epiphane, saint Jérôme, saint Sirice et saint Innocent Ier. C’est aussi et surtout le cas pour l’épiscopat africain, au temps même de saint Augustin : avec la volonté d’agir en pleine conformité avec les décisions de Nicée, comme nous l’avons vu, il vote et reconduit de synode en synode un décret sur la continence parfaite des clercs en affirmant qu’il s’agit là d’une tradition venue des apôtres [ndlr : nous y reviendront plus bas]. On ne peut imaginer de démenti plus net à l’encontre de la véracité de l’histoire de Paphnuce. » (Père Christian COCHINI, SJ, Aux origines de la discipline du célibat sacerdotal)

2) Deux silences significatifs

a) Un témoignage de la très scrupuleuse Afrique du Nord : le IIIè concile de Carthage (16 juin 390)

Le IIIè concile de Carthage (16 juin 390) affirma l’orogine apostolique du célibat-continence des prêtres (2è canon) Voir la section « F) L’important témoignage du IIIème Concile de Carthage (16 juin 390) » de notre article Le célibat des prêtres vient des apôtres !. Aussi, il n’aurait jamais fait cela si l’histoire de Paphnuce avait été vraie, car l’Afrique du Nord détenait les actes authentiques du concile de Nicée et y était scrupuleusement attaché :

« Les chercheurs s’accordent généralement pour dire que l’obligation du célibat ou du moins de la continence est devenu une loi canonique depuis le IV siècle […]. Mais il est important d’observer que les législateurs des IV° et V° siècles affirmaient que cette disposition canonique était fondée sur une tradition apostolique. Le Concile de Carthage (en 390) disait par exemple :  « Il faut que ceux qui sont au service des mystères divins soient parfaitement continents (continentes esse in omnibus) afin que ce qu’ont enseigné les apôtres et a maintenu l’antiquité elle-même, nous l’observions nous aussi » (Cf. I. de la POTTERIE, Le fondement biblique du célibat sacerdotal, dans Riflessioni sul celibato sacerdotale, Cinisello BALSAMO, 1993, pp. 14-15.)

Le canon africain de 390 est d’un grand poids pour l’histoire des origines du célibat sacerdotal, car il se porte garant d’une tradition remontant aux apôtres :

« ce qu’enseignèrent les apôtres, et ce que l’antiquité elle-même a observé, faisons en sorte, nous aussi, de le garder » (ut quod apostoIi docuerunt, et ipsa servavit antiquitas, nos quoque custodiamus)

Compte tenu du fait que les décrétales ce Sirice sont antérieures de quelques années à ce concile, on se demandera peut-être si les évêques de Carthage ne se sont pas contentés de répéter de confiance ce qu’avait dit le pontife romain, sans autre forme ce vérification. Mais c’est mal connaître l’Eglise d’Afrique, très attachés à la Tradition, au point qu’il lui ait déjà arrivé de s’adresser au Pape pour lui faire valoir qu’il se trompait en invoquant un document, lorsqu’il attribuait à tort un contenu à un document plutôt qu’à un autre. Un exemple est le cas, en 419, d’Aplarius de Sicca, un prêtre de la province proconsulaire qui avait été excommunié par son évêque, et que le pape Zosime, auprès de qui il avait fait appel, avait réhabilité. Zosime ayant fait valoir des canons de Nicée sur le droit d’appel a Rome, les africains firent une enquête car ils ne trouvaient pas ces canons dans l’exemplaire grec des actes du premier concile œcuménique conservé à Carthage. Ils n’eurent de cesse que toute la lumière soit faite, et demandèrent aux évêques des principaux sièges d’Orient de leur envoyer les verissima exemplaria du concile de Nicée, ce que firent Cyrille d’Alexandrie et Atticus de Constantinople. Les canons litigieux invoqués par Rome ne s’y trouvaient pas ! Il s’avéra finalement qu’il s’agissait de deux canons du concile de Sardique, et le pape Boniface, successeur de Zosime, dut donner raison aux Africains. Toute cette affaire prouve à quel point l’Eglise d’Afrique se voulait fidèle à la Tradition, dont le concile de Nicée était une expression privilégiée.

Nous pouvons par conséquent affirmer deux choses :

1- Quand ils déclarent vouloir garder « ce qu’enseignèrent les apôtres, et ce que l’antiquité elle-même a observé », les Pères de Carthage ne répètent pas passivement les décrétales de Sirice ; ils se portent eux-mêmes garants, au nom de l’Eglise d’Afrique, d’un « enseignement » des apôtres sur le célibat-continence des évêques, prêtres et diacres. Leur témoignage, indépendant de celui de l’évêque de Rome, en est une confirmation supplémentaire.

2- Les Africains n’auraient jamais prononcé une telle affirmation si elle avait été contraire à ce qu’on pouvait lire dans les actes authentiques du concile de Nicée conservés à Carthage, en particulier l’histoire de Paphnuce. Ceci implique que, de leur point de vue, la loi du célibat-continence était en harmonie avec le 3ème canon de Nicée, et que rien, dans les actes du premier concile œcuménique, ne témoignait d’une incompatibilité quelconque de cette loi avec la tradition venue des apôtres.

A l’instar de l’Espagne, et de façon plus explicite, l’Eglise d’Afrique reste pour l’histoire un témoin de première importance sur l’origine apostolique du célibat sacerdotal. C’est ce que les Orientaux eux-mêmes ont toujours reconnu, puisque le concile byzantin Quinisexte de 691, dont nous allons parler, s’y réfère comme à un jalon sûr vers les origines.

b) Le silence du concile « in Trullo »

La fausseté de l’histoire de Paphnuce est également manifesté par l’étrange silence du concile « in Trullo » qui fonde l’actuelle discipline orientale du non-célibat. En effet, non seulement ce concile ne fait aucune mention de cet événement, mais parallèlement, il fait mention du 2è canon du IIIè concile de Carthage (16 juin 390), auquel il ajoute du texte pour arriver à lui faire dire l’exact inverse de ce qu’il dit. Cela signifie que l’orient chrétien de l’époque, pourtant visiblement prêt à falsifier des documents pour fonder es innovations, n’a pas osé allégué l’histoire de Paphnuce, trop évidemment fausse, mais n’a pas pu faire l’impasse sur le témoignage du IIIè concile de Carthage, que tout le monde savait énoncer authentiquement la doctrine apostolique. C’est dire si l’incontestabilité de la doctrine de la vérité du canon carthaginois sur célibat sacerdotal étant établie, et la fausseté de cette anecdote tout autant.

Nous soulignons au passage que ce seul fait prouve que l’église orthodoxe ne peut pas être la vraie Eglise du Christ. En effet, cette dernière considère le concile « in Trullo » comme faisant partie du VIè concile oeucuménique et donc comme infaillible. Aussi, comme il est impossible que Dieu ait pu permettre la validation d’un mensonge (celui d’avoir ajouté du texte au canon carthaginois pour lui faire dire l’inverse de ce qu’il dit) par la voie de l’enseignement infaillible de Son Eglise, il est donc impossible que l’église orthodoxe qui croit ce canon couvert de l’infaillibilité soit la vraie Eglise.

3) L’histoire de Paphnuce n’est même pas en accord avec la discipline orientale

« Il importe en outre de remarquer que, contrairement à ce qu’on a parfois soutenu, l’anecdote de Socrate n’est nullement en harmonie avec la pratique de l’Eglise grecque au sujet du mariage des clercs. Aucun concile antérieur à Nicée n’a jamais autorisé les évêques et les prêtres à contracter mariage, ni à user du mariage qu’ils pouvaient avoir contracté avant leur ordination. Le concile Quinisexte qui, quant à lui, fixera de façon définitive la législation byzantine, maintiendra strictement la loi de continence parfaite pour l’évêque, tandis que les autres membres du clergé supérieur, autorisés à vivre avec leur femme, seront tenus à la continence temporaire. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que le concile de 691, tout en citant par ailleurs le 3ème canon de Nicée, ne fasse aucune allusion à la décision que les Pères de 325 auraient prise sur la proposition de Paphnuce, car cette décision laissait les évêques libres d’user du mariage, au même titre que les prêtres et les diacres, et ne réclamait d’aucun d’entre eux une continence temporaire. L’histoire de Paphnuce est si peu en harmonie avec la discipline orientale que les Byzantins ont continué à l’ignorer, — ou à l’écarter comme légendaire —, longtemps encore après la fin du 7ème siècle. Dans la polémique qui, au 11ème siècle, opposa le moine Nicetas Pectoratus et les Latins, la question du célibat occupe une place importante. Néanmoins, Paphnuce n’est pas mentionné (PQ 120, 1019s.). Même silence, plus remarquable encore, dans les grands commentaires du Syntagma canonum (composé à Byzance au 12ème siècle) par les canonistes Aristène, Zonaras et Balsamon, « dont les décisions ont fait loi pendant longtemps et continuent à être prises en considération (Abbé Émile AMMAN, article « J. Zonaras » du Dictionnaire de théologie catholique 15, 3705s.) ». Même lorsqu’ils commentent le 13ème canon du concile in-Trullo par lequel, disent-ils, on a voulu corriger « quod ea de causa fit in Romana Ecclesia », les trois érudits byzantins se taisent sur l’histoire de Paphnuce (PG 137, 562. Le premier à rapporter 1’anecdote de Paphnuce en Orient est Matthaeus Blastares, au 14ème siècle, l’auteur du « Syntagma Alphabeticum », qui l’avait très probablement remarquée dans le Décret de Gratien). Tout ceci ajoute au nombre des arguments qui réfutent l’authenticité de la prétendue intervention de Paphnuce au concile de Nicée, et c’est pourquoi les critiques sont quasi unanimes aujourd’hui pour rejeter comme un faux, dans la forme où nous le connaissons, l’épisode rapporté par Socrate. » (Père Christian COCHINI, SJ, Aux origines de la discipline du célibat sacerdotal)

III) Le 3è canon du concile de Nicée contre la cohabitation des prêtres avec des femmes « co-introduites« 

En plus de la démystification de cette histoire de Paphnuce, nous devons signaler un canon, bien réel celui-ci, du même concile de Nicée, interdisant à un prêtre de cohabiter avec une femme « co-introduites », ce qui n’inclue pas les épouses.

A) Texte du canon

« Des femmes qui cohabitent avec des clercs » « Le grand concile a défendu absolument aux évêques, aux prêtres et aux diacres, et en un mot à tous les membres du clergé d’avoir avec eux une femme « co-introduite », à moins que ce ne fût une mère, une sœur, une tante, ou enfin les seules personnes qui échappent à tout soupçon. » (3è canon)

B) Analyse du canon

La question principale soulevée par ce canon est celle de savoir quel sens les Pères du premier concile œcuménique ont voulu donner au membre de phrase : « les seules personnes qui échappent à tout soupçon ». Cette expression englobait-elle les épouses des clercs mariés ? Et si oui, pourquoi ne pas le dire clairement ? Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de trancher la question sans examiner comment la décision de Nicée a été interprétée par la suite. Il faut se rappeler, en effet, que :

« les canons du premier synode général ont été la règle fondamentale qui servit de modèle aux conciles locaux et œcuméniques ultérieurs dans les dispositions qu’ils prirent » (Ignacio ORTIZ de URBINA, Nicée et Constantinople, Paris, 1963, p. 117)

Et que, en Occident comme en Orient, « les canons de Nicée se trouvent être une des sources du droit postérieur et de la discipline ecclésiastique ». Par la suite constamment interprété par les papes et les conciles particuliers dans le même sens : mettre les évêques, les prêtres et les diacres, tenus à la continence parfaite, à l’abri des tentations féminines et garantir leur réputation. Quand ils évoquent le cas de l’épouse, c’est généralement pour l’autoriser à vivre avec son mari ordonné, mais à la condition expresse qu’elle ait fait elle aussi profession de continence. Elle entrait par là dans la catégorie des femmes « qui échappent à tout soupçon ». En effet, un tour d’horizon aussi complet que possible de la législation issue de Nicée, que je me contenterai ici de résumer faute de temps, fait apparaître l’existence d’une interprétation constante, selon laquelle le 3ème canon nicéen avait eu pour but de mettre les membres du clergé tenus à la continence parfaite à l’abri des tentations féminines et de leur assurer une réputation conforme à leur état de vie de « célibataires ». On peut affirmer, avec assez de certitude, que la paraphrase « les seules personnes qui échappent à tout soupçon » englobait entre autres, dans l’esprit des Pères de Nicée, l’épouse traitée comme une sœur.

La réalité est que le plus souvent, les femmes d’homme ordonnés étaient prises en charge par l’Église, qu’elles entrent soit dans un couvent de religieuses, soit dans une communauté de femmes créée à cet effet par l’Église.

« Par le troisième canon, il est défendu généralement à tous les ecclésiastiques d’avoir aucune femme sous-introduite, excepté leur mère, leur sœur, leur tante, ou quelque autre qui ne puisse causer aucun soupçon (Suivant l’excellente observation de M. Jager (Célibat ecclés. dans ses rapp. relig. et politiques, p. 74, 2eéd.), « le concile, en défendant aux ministres des autels d’avoir des femmes étrangères, et en désignant, sans aucune mention d’épouse, les personnes avec lesquelles ils peuvent demeurer, suppose évidemment le célibat dans toutes les Églises, et même la séparation des clercs avec leurs femmes ; car autrement il ne serait pas question de femmes introduites, et parmi les personnes qui peuvent habiter le presbytère figurerait au premier rang l’épouse légitime. ») : ce que Rufin (l. I Hist., c. 6) entend des plus proches parentes.

On avait déjà essayé de réformer cet abus dans le concile d’Elvire : et dans celui d’Antioche tenu longtemps auparavant, il fut reproché à Paul de Samosate, d’avoir non seulement entretenu chez lui des femmes qui ne lui étaient point parentes, mais d’avoir encore toléré ce désordre dans ses prêtres et dans ses diacres. Les pères de Nicée donnent à ces femmes le nom de sous-introduites, et c’est ainsi qu’on les nommait surtout à Antioche. D’autres les qualifiaient sœurs ou compagnes, chacun selon les divers prétextes qu’il avait d’en tenir chez soi : les uns sous prétexte de charité et d’amitié spirituelle ; les autres pour qu’elles eussent soin de leurs affaires domestiques et de leur ménage, ou enfin pour être soulagés par elles dans leurs maladies. » (Chanoine Adolphe-Charles PELTIER, Dictionnaire universel et complet des conciles, 1847, tome 2, colonnes 77 et 78, publié dans l’Encyclopédie théologique de l’abbé Jacques-Paul MIGNE, tomes 14)

C) Saint Basile le Grand interprète ce canon dans le sens de la discipline catholique

« Saint Basile (Ep. 55) se servit de l’autorité de ce canon pour obliger un prêtre nommé Parégoire à quitter une femme qu’il avait chez lui pour le servir, quoique ce prêtre fût âgé de soixante-dix ans, et qu’il n’y eût aucun danger pour lui. Il paraît qu’il l’avait même suspendu des fonctions de son ministère, jusqu’à ce qu’il eût obéi. Il le menaçait d’anathème en cas qu’il refusât de le faire, et soumettait à la même peine ceux qui communiqueraient avec lui. » (Chanoine Adolphe-Charles PELTIER, Dictionnaire universel et complet des conciles, 1847, tome 2, colonnes 77 et 78, publié dans l’Encyclopédie théologique de l’abbé Jacques-Paul MIGNE, tomes 14)

Ce prêtre Parégoire était âgé, et saint Basile le Grand lui rend justice pour ses mérites, ses vertus et ses talents. Parégoire a prit une servante pour pallier aux infirmités de son âge. La triple considération de l’âge, des qualités et des besoins matériels de ce prêtre n’empêche pas saint Basile de lui demande quand même de se séparer de cette femme, de le suspendre jusqu’à exécution de ses ordres, et le menacer de l’excommunier, doit nous faire voir qu’il ne s’agit pas simplement de prudence pastorale, mais bel et bien une considération doctrinale. Lorsque Parégoire écrit à saint Basile pour se plaindre de sa rigueur, voici la réponse de saint Basile :

« C’est-à-tort, que vous vous plaignez de la conduite que j’ai tenue à votre égard […] Lisez le Concile de Nicée, vous verrez que j’ai pour garants les 318 Pères qui y assistèrent. Sachez que la gloire et le mérite du célibat consiste dans une séparation entière des femmes. Vouloir demeurer avec elles, c’est faire connaître qu’on n’a pas cette pureté délicate nécessaire aux ministres d’un Dieu fils d’une Vierge.  Je sais que votre âge vous met à couvert des plus grandes faiblesses. Mais plus votre âge et vos services vous font respecter, plus vous devez l’exemple de soumission aux lois établies. Croyez-vous donc que l’Eglise n’a eu en vue que de prévenir le dernier crime et les scandales éclatants ? ElIe a eu certainement des motifs plus nobles, plus dignes d’elle et de I’estime qu’elle fait de ses ministres. Son intention a été d’aller au-devant des moindres scandales. C’est pourquoi, chassez au plutôt cette fille de votre maison. Faites-vous servir par des hommes. Vous m’écririez des milliers de Lettres, que vous n’obtiendriez rien. Jamais je ne lèverai la suspense que j’ai prononcée contre vous, que vous n’ayez obéi. Sans cela vous passerez tout le reste de vos jours sans occuper aucune fonction, et vous rendrez compte à Dieu de l’inutilité de vos talents, que vous n’aviez reçus de lui que pour l’utilité de son peuple. Si malgré ma défense vous faites le moindre usage de vos pouvoirs, je vous excommunierai sans miséricorde, vous et tous ceux qui communiqueront avec vous. » (Lettre 55 ; PG XXXII, 402-403)

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Un commentaire sur “L’intervention de Paphnuce au concile de Nicée, mythe ou réalité ?

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Cette entrée a été publiée le 12 avril 2019 par dans Foi Catholique.
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