+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Le 28è canon du Concile de Chalcédoine (451)

Dossier sur la Papauté : ici

Convoqué par le pape saint Léon Ier sur demande de l’empereur Byzantin Marcien et son épouse l’impératrice Pulchérie. Se tint du 8 octobre au 1er novembre 451 dans l’église Sainte Ephémie de la ville éponyme, sur l’actuelle rive asiatique d’Istanbul. Il réunit 343 évêques (un record) dont quatre seulement viennent d’Occident. Le concile de Chalcédoine (451) fut-il un triomphe de la Papauté ou un tribunal qui le condamna ? Les deux thèses ont leurs arguments. Les anti-romains affirment que son 28è canon en est une condamnation sans appel. Nous démontrerons ici non seulement comment ce concile prouve que l’Eglise se savait être soumise tout entière et par le droit divin au successeur de saint Pierre, Evêque de Rome, mais encore comment l’histoire frauduleuse de son 28è canon confirme encore paradoxalement cette vérité.

Voici le plan de notre étude :

I) Un concile sous l’Autorité du Pape

A) Un concile convoqué par le Pape

B) Le Pape impose sa doctrine au concile

C) Un concile sous la direction du Pape

D) Le concile appelle l’Evêque de Rome « Archevêque universel »

E) Les décrets du concile confirmés par le Pape

1) La Lettre du concile au Pape

2) La réponse du Pape aux Pères du concile

3) Le témoignage des patriarches de Constantinople Mennas et Théodore

4) Les déclarations des Papes reconnus comme saints par les Orthodoxes

5) Le Décret Gélasien (496)

6) La doctrine de saint Théodore Studite

II) Le cas du 28è canon

A) Le texte du canon

B) Exégèse du canon

1) Un canon mensonger

a) Mensonge dans l’interprétation du 3è canon du concile de Constantinople

b) Mensonge dans l’attribution de la primauté romaine au motif politique

c) Le motif de ces mensonges

2) Un canon contradictoire et incompris

3) Un canon qui confirme paradoxalement que la primauté romaine est inaliénable et de droit divin

4) Le vrai sens du canon

C) Une remarque à l’intention des Orthodoxes

D) Histoire frauduleuse du canon et manifestation de la soumission à Rome

1) Un canon introduit après les sessions conciliaires

2) Les 29è et 30è canons : des interpolations tardives

3) La réaction des légats du Pape ayant découvert la fraude

4) Les tricheurs reconnaissent l’Autorité Papale

E) Un canon refusé par Rome et inappliqué

1) Opposition aux ambitions de Constantinople

2) Ses lettres à l’empereur Marcien et à l’impératrice Pulchérie

3) Sa correspondance révélatrice avec l’Evêque Anatole de Constantinople

4) La réaction de saint Léon le Grand prouve que le canon n’était pas anti-papiste

F) Un canon à nouveau réclamé au concile « in Trullo » (691-692) car non reconnu

1) Un canon qui confirme la primauté divine de droit divin

2) Un canon renouvelé et non pas confirmé

3) Un concile irrégulier et jamais approuvé

G) Un second rang accordé tardivement

I) Un concile sous l’Autorité du Pape

A) Un concile convoqué par le Pape

Ce concile fut nécessairement convoqué par le Pape, s’il en eût été autrement, comment, soixante-dix ans plus tard, les légats du Pape auraient-ils pu dire de Dioscore au concile de Chalcédoine :

« Il a osé célébrer un synode sans l’autorisation du Siège apostolique, ce qui n’a jamais été permis. » (Concil., t. VII, ibid)

Voici le témoignage des évêques de la deuxième Moesie à l’empereur Léon :

« Plusieurs saints évêques se réunirent à Chalcédoine, par ordre de Léon, Pontife de Rome, qui est vraiment le chef des évêques. »

B) Le Pape impose sa doctrine au concile

Saint Léon le Grand (vers 395-461) adressa au concile pour lui donner l’ordre de dogmatiser sa Lettre au patriarche Flavien de Constantinople :

« C’est pourquoi, très chers frères, nous récusons absolument l’audace de ceux qui contestent la foi divinement révélée et nous voulons que cesse cette vaine infidélité des partisans de l’erreur. Nous interdisons de défendre ce qu’il n’est pas permis de croire. Nous avons en effet parfaitement et très clairement déclaré dans notre lettre adressée à l’évêque Flavien de bienheureuse mémoire quelle doit être la sainte et authentique profession de foi dans le mystère de l’Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et nous l’avons fait en nous appuyant sur l’autorité des Evangiles, sur les paroles des prophètes et sur l’enseignement des apôtres. » (Lettre 93, chapitre 2, PL, 54/937-939)

Cet ordre ne sera jamais contestée. Nous pouvons même souligner que cette lettre manifeste l’infaillibilité du Pape car il exclut que le concile dogmatise autre chose que sa doctrine, ce qu’il n’aurait jamais fait si il ne se croyait pas infaillible. C’est la même chose que fera plus tard le Pape saint Agathon (574-681) écrivit deux Lettres explicites sur le sujet, puis elles furent approuvées par le IIIè concile de Constantinople (680-681) :

« [Les légats envoyés au concile avaient les pouvoirs requis] à la condition toutefois de ne rien ajouter, retrancher ni altérer dans la foi. Ils doivent simplement exposer la tradition du Saint-Siège apostolique, telle qu’elle a été établie par les papes antérieurs. » (Lettre 1 aux empereurs, PL, 87/1165)

C’est la une manifestation de l’infaillibilité romaine. En effet, la foi est identifiée à « la tradition du Saint-Siège apostolique, telle qu’elle a été établie par les papes antérieurs ». Donc dans l’ordre de la connaissance humaine, la vérité est connue ultimement par l’enseignement du siège romain. Et dans sa seconde Lettre :

« Nous avons prévu d’envoyer auprès de votre puissance, que Dieu protège, des membres, des membres de notre humble condition, afin qu’ils vous présentassent notre avis à tous, c’est-à-dire celui de tous les évêques du nord et de l’occident, dans lequel nous avons exprimé la profession de notre foi apostolique. Cet avis, ils ne doivent pas le défendre comme on le ferait d’une opinion incertaine. Ils doivent l’exprimer dans une définition concise, comme on le ferait des vérités indubitables et immuables. » (Lettre 3 Consideranti mihi aux empereurs, 27 mars 680, PL, 87/1225)

Là encore l’infaillibilité est affirmée, au moins implicitement : la déclaration romaine n’est pas « une opinion incertaine », mais « définition concise, comme on le ferait des vérités indubitables et immuables ». Cela ne pourrait se concevoir si elle n’était pas censée être infaillible. Ce que le concile les approuva pleinement. Le 15 novembre 680, lors de la 4è session de ce concile réunissant surtout des évêques Orientaux, une lecture fut donnée de la première lettre (PL, 87/1168-1169 et MANSI, 11/239-254). Puis, lors de la 18è session, le 16 septembre 681, ce fut au tour de la seconde lettre lue en public et les Pères du concile l’approuvèrent et l’insérèrent dans les actes du concile. Ils déclarèrent :

« C’est le souverain prince des apôtres qui a agi de concert avec nous. Nous avons eu, pour nous aider, le pape qui dans ses lettres déclare le mystère de la vérité divine et sacrée. Rome, cette ville antique, nous a transmis la profession de foi que Dieu avait dictée à saint Pierre. La feuille sur laquelle fut inscrit le dogme a honoré la fin de ce jour ; sur cette feuille on voyait de l’encre, mais c’est réalité c’est saint Pierre qui parlait au travers du pape Agathon. […] Tous unis sous l’inspiration du Saint Esprit, tous d’accord et tous du même avis, acquiesçant tous aux lettres de Notre Très Saint Père et Souverain pontife le pape Agathon a envoyées à Votre Puissance [ndlr : les empereurs], reconnaissant la sainte décision du concile qui dépend de lui et qui rassemble cent-vingt-cinq prélats, etc. » (MANSI, 11/666 et 686)

Nous précisons encore à l’adresse de nos lecteurs Orthodoxes que ce décret du IIIè concile de Constantinople ayant déclaré qu’aucun Evêque de Rome n’avait jamais erré dans la foi, et même qu’aucun Evêque de Rome n’errerait jamais dans la foi (c’est l’infaillibilité), ils ne peuvent pas récuser ces deux témoignages, sous peine de faire de ces deux papes des hérétiques.

C) Un concile sous la direction du Pape

Le Pape saint Léon présida le concile par ses légats. Ces derniers prirent la parole au début du concile. Tous les évêques s’étant assis, Paschase (parfois nommé Paschasinus ou Paschasin), légat du Pape, se leva, et, s’avançant au milieu avec ses collègues, il dit :

« Nous avons des ordres du bienheureux évêque de Rome, chef de toutes les Églises’, portant que Dioscore ne doit point s’asseoir dans le concile, et que, s’il ‘l’entreprend, il faut le chasser. Or ce nous est une nécessité d’observer ces ordres. Donc, s’il plaît à votre grandeur, qu’il sorte, ou nous-sortons. »

Paschase parla ainsi en latin, et son discours fut expliqué en grec par Véronicien, secrétaire d’État. Les magistrats et les sénateurs dirent :

« Quelle accusation particulière y a-t-il conclure le révérendissime évêque Dioscore. »

Lucentius, l’autre évêque légat, dit :

« Il doit rendre raison de son jugement ; car, n’ayant pas l’autorité du jugé, il l’a usurpée, et a osé tenir un concile sans l’autorité du Siège apostolique, ce qui ne s’est jamais fait et n’est point permis. »

Paschase ajouta :

« Nous ne pouvions contrevenir aux ordres du Pape, ni aux canons de l’Église, ni aux traditions des Pères. Dioscore quitta donc sa place, par ordre des magistrats, et s’assit au milieu en qualité d’accusé. »

Les Pères de ce concile déclarèrent formellement au sujet de saint Léon :

« Dieu, dans sa providence, s’est choisi, dans la personne du pontife romain un athlète invincible, impénétrable à toute erreur, lequel vient d’exposer la vérité avec la dernière évidence ».

Lors de la session II, la lecture de la lettre synodale du pape saint Léon arracha aux Pères du concile les acclamations suivantes :

« C’est bien là la foi des apôtres. Que soit anathème celui qui refuse d’y croire. Saint Pierre a parlé par la bouche de Léon. » (Jean HARDOUIN, Conciliorum collectio regia maxima, 1715, Tome 2, « Actes du concile de Chalcédoine », acte 2, p. 305)

Lors de la session III furent présentée les requêtes des diacres Théodore et Ischyrion, du prêtre Athanase et du laïque Sophrone contre Dioscore, adressées tant au pape Léon qu’au concile ; Léon y est désigné sous les titres d’archevêque universel et de patriarche de la grande Rome. Dans la même action ou session, on attribue aux légats de Léon la présidence du concile comme aux représentants du pape, et ils sont les premiers à prononcer la sentence contre Dioscore en ces termes :

« C’est pourquoi le très-saint archevêque de Rome, Léon, par nous et par le présent concile, avec l’apôtre saint Pierre, qui est la pierre et la base de l’Eglise catholique et le fondement de la foi orthodoxe, l’a dépouillé de la dignité épiscopale et de tout ministère sacerdotal. »

D) Le concile appelle l’Evêque de Rome « Archevêque universel »

Un siècle et demi plus tard, le Pape saint Grégoire le Grand (vers 540-604) rapporte :

« ce titre d’Universel a été offert par le saint concile de Chalcédoine à l’évêque du siège apostolique dont je suis le serviteur, par la grâce de Dieu. Mais aucun de mes prédécesseurs n’a voulu se servir de ce mot profane ; parce que, en effet, si un patriarche est appelé Universel, on ôte aux autres le titre de patriarche. Loin, bien loin de toute âme chrétienne la volonté d’usurper quoi que ce soit qui puisse, tant soit peu, diminuer l’honneur de ses frères ! » (Lettres, livre V, lettre 43 à Euloge, évêque d’Alexandrie, et à Anastase, évêque d’Antioche)

Cela signifie que le concile reconnaissait l’Evêque de Rome comme son chef. Cela contredit complétement l’interprétation que font nos adversaires du 28è canon de ce concile : comment un Evêque auquel on retire la primauté pourrait-il être « archevêque universel » ? Toutefois les Papes ont refusé ce titre, non parce qu’ils ne se croyaient pas tels, mais parce que cela aurait eut pour effet, comme le dit saint Grégoire, d’ôter « aux autres le titre de patriarche« . Nous renvoyons à notre article sur le sujet.

Nous pouvons d’ailleurs souligner que saint Grégoire dit bien que les Pères de Chalcédoine ont donne le titre d’archevêque universel au prélat du siège apostolique et non pas du siège politique de Rome.

E) Les décrets du concile confirmés par le Pape

1) La Lettre du concile au Pape

À la fin de cette même session, le concile demanda au pape Léon, dans le compte qu’il lui rendit, la confirmation de tous ses actes, et lui dit entre autres choses :

« Voilà ce que nous avons fait de concert avec vous, qui étiez présent d’esprit au milieu de nous comme d’autant de frères et qu’il nous semblait voir dans la personne de vos sages légats. Nous vous annonçons en même temps que nous avons pris encore quelques autres mesures pour le maintien du bon ordre et l’exécution des lois ecclésiastiques, sachant bien que votre sainteté les approuverait et les confirmerait dès que la connaissance lui en serait parvenue […] Nous vous conjurons donc d’honorer de votre suffrage définitif le jugement que nous avons porté et de donner à vos fils cette preuve de votre bienveillance, de même que nous nous sommes attachés à vous suivre en tout comme notre chef. » (Voir dans Labbe, Conc., t. IV, col. 837 et 838)

2) La réponse du Pape aux Pères du concile

« Pour éviter que des rapporteurs dénués de scrupules insinuassent le doute et empêchassent de savoir exactement si j’ai approuvé les décisions que vous avez prises à l’unanimité lors du concile de Chalcédoine, j’ai voulu envoyer la présente à tous nos frères évêques comme nous, qui ont pris part à ce concile […] Et pour ce que l’ensemble de tous nos frères et de tous les fidèles sussent que j’ai joint ma propre décision à la vôtre, non seulement par l’intermédiaire des légats nos frères, qui ont agi en mon nom, mais aussi e, approuvant les actes du concile. Mais cette confirmation porte uniquement sur les matières qui concernent la foi (comme il est nécessaire de le redire souvent) car c’est pour défendre la foi que l’on a jugé bon de réunir un concile général, conformément à l’ordre des princes chrétiens, et avec l’accord du Siège apostolique. Cette assemblée s’est en effet réunis pour condamner les hérétiques, car, s’ils avaient voulu revenir de leurs erreurs, il n’y avait eu aucune raison de douter de la véritable incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (Lettre du pape saint Léon aux évêques réunis lors du saint concile de Chalcédoine, in : Jean HARDOUIN, Conciliorum collectio regia maxima, 1715, page 685)

3) Le témoignage des patriarche de Constantinople Mennas et Théodore

Voici témoignage non suspect, celui de Mennas et de Théodore, tous deux patriarches de Constantinople :

« Nous vénérons surtout, disent-ils dans leur profession de fois adressée à l’Evêque de Rome, nous vénérons et recevons comme orthodoxes les quatre conciles de Nicée, de Constantinople, d’Ephèse et de Chalcédoine. Nous acceptons leurs actes et leurs décisions quels qu’ils soient , tels qu’ils ont été écrits du commun consentement des Pères qui y ont assisté, et des légats et vicaires du Siège apostolique en la personne desquels vos prédécesseurs, les Evêques de Rome, les ont présidés. » (Concil., t. V, 337)

4) Les déclaration des Papes reconnus comme saints les Orthodoxes

C’est donc que le Pape avait Autorité. Nous précisons pour nos lecteurs Orthodoxes que l’application de ce canon fut alors illicite, de même que le 3è canon du concile de Constantinople (381) qu’il reprend, comme en témoignent les Papes reconnus comme saints par les Orthodoxes eux-mêmes :

Saint Boniface Ier, monté sur le Siège pontifical en 418, écrivit à Rufin de Thessalonique pour réfuter Atticus de Constantinople, qui se conduisait comme supérieur à l’évêque d’Alexandrie :

« Demeure au bienheureux apôtre Pierre, de par la parole du Seigneur, la sollicitude reçue de lui pour l’ensemble de l’Eglise, laquelle, comme il le sait, a été fondée sur lui selon le témoignage de l’Evangile. Et jamais une position d’honneur ne peut être exempte de soucis, puisqu’il est sûr que toutes choses dépendent de sa réflexion. … Qu’il n’arrive pas aux prêtres du Seigneur que l’un d’entre eux tombe dans la faute de tenter quelque chose par une usurpation nouvelle, et qu’il devienne l’ennemi des décisions des anciens, alors qu’il sait qu’il a pour rival en particulier celui auprès de qui notre Christ a placé le souverain sacerdoce ; et quiconque se dresse pour l’outrager ne pourra être un habitant du Royaume des cieux.  » A toi, dit-il, je donnerai les clés du Royaume des cieux  » Mt 16, 19 dans lequel nul n’entrera sans la faveur du portier. Puisque le lieu l’exige, recensez s’il vous plaît les déterminations des canons, et vous trouverez quel est après l’Eglise romaine le deuxième siège, et quel est le troisième. … Jamais personne n’a levé la main avec audace contre l’éminence apostolique dont il n’est pas permis de réviser le jugement, personne ne s’est dressé contre elle s’il ne voulait pas être jugé. Les dites grandes Eglises observent les dignités par les canons : celles d’Alexandrie et d’Antioche [voir Concile de Nicée, canon 6] ; car elles ont connaissance du droit de l’Eglise. Elles observent, dis-je, les décisions des anciens, en accordant leur bonne grâce en toutes choses comme ils reçoivent cette grâce en retour : celle dont ils savent qu’ils Nous la doivent dans le Seigneur qui est notre paix. Mais puisque la chose le demande, on montrera par des documents que les Eglises des Orientaux surtout, dans les grandes affaires qui rendaient nécessaire un débat de plus grande ampleur, ont toujours consulté le Siège romain et lui ont demandé aide chaque fois que cela était nécessaire. [suivent des exemples d’appels et de requêtes dans l’affaire d’Athanase et de Pierre d’Alexandrie, de l’Eglise d’Antioche, de Nectaire de Constantinople et des Orientaux séparés au temps d’Innocent Ier] » (Lettre Manet beatum à Rufin et aux autres évêques de Macédoine, etc., 11 mars 422)

Saint Sixte III, élu en 432, n’écrivit pas moins explicitement aux évêques d’Illyrie, pour leur défendre d’obéir au patriarche de Constantinople :

« Frères bien-aimés, dit-il, les dispositions qu’a prises, en dehors de nos ordres, le concile d’Orient, ne vous obligent pas ; vous ne devez vous croire astreints qu’à ce qu’il a jugé, en matière de foi, avec notre parfait consentement. »

65 ans plus tard, le Pape Saint Hormisdas Ier (450-523) envoya à la cour impériale de Constantinople – qui l’avait sollicité pour mettre fin aux schismes qui déchiraient l’Orient – le 1er août 515, un document intitulé Libellus Fidei, ou encore Regula Fidei, ce qui peut se traduire par Programme de la foi, Opuscule de la foi, Règle de la foi ou encore Profession de foi, mais plus connu sous le nom de Formulaire d’Hormisdas. Une des vérités impératives exprimées dans ce texte était que l’orthodoxie s’est toujours maintenue à Rome. Et parmi les allégations dans ce sens se trouvait le mention du concile de Chalcédoine. Celui-ci n’est pas mentionné comme ayant été dominé par le Pape, mais il ne se serait jamais trouvé là si il avait été lé croyance en Orient ou en Occident que ce concile fut anti-papiste. Tous les évêques d’Orient devaient y souscrire, et y souscrivirent, preuve qu’ils adhéraient à son contenu :

« La condition première du salut est de garder la règle de la foi juste et de ne s’écarter d’aucune façon des décrets des pères. Et parce qu’il n’est pas possible de négliger la parole de notre Seigneur Jésus Christ qui dit :  » Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise  » Mt 16,18, ce qui a été dit est prouvé par les faits ; car la religion catholique a toujours été gardée sans tache auprès du Siège apostolique [autre version du texte: c’est seulement dans la chaire de Rome que les faits postérieurs ont correspondu à la parole du Christ]. Ne voulant donc nous séparer d’aucune façon de cette espérance et de cette foi, et suivant en toutes choses ce qu’ont décrété les pères, nous anathématisons tous les hérétiques, et principalement l’hérétique Nestorius qui fut jadis évêque de la ville de Constantinople, condamné au concile d’Ephèse par Célestin, le pape de la ville de Rome, et par saint (l’homme vénérable) Cyrille, l’évêque de la ville d’Alexandrie ; avec celui-ci (de même)nous anathématisons Eutychès et Dioscore d’Alexandrie, condamnés au saint synode de Chalcédoine que nous suivons et embrassons (qui, suivant le saint concile de Nicée, a proclamé la foi apostolique). Nous y ajoutons (nous exécrons également) le criminel Timothée, surnommé Aelure, ainsi que son disciple et partisan en toutes choses Pierre d’Alexandrie ; et de même nous condamnons (également) et nous anathématisons Acace, jadis évêque de Constantinople, condamné par le Siège apostolique, leur complice et partisan, et ceux qui sont restés en communion avec eux ; car (Acace), s’étant joint à leur communion, a mérité la même sentence de condamnation. De même nous condamnons Pierre d’Antioche avec tous ceux qui l’ont suivi et les partisans de ceux qui ont été mentionnés plus haut. (Mais) c’est pourquoi nous recevons et approuvons toutes les lettres du bienheureux pape Léon, qu’il a écrites touchant la religion chrétienne. Comme nous le disions plus haut, suivant en toutes choses le Siège apostolique et prêchant tout ce qu’il a décrété, j’espère (donc) mériter de rentrer dans la communion avec vous que prêche le Siège apostolique, communion dans laquelle réside, entière et vraie (et parfaite) la solidité de la religion chrétienne. Nous promettons (je promets) aussi que (à l’avenir) les noms de ceux qui sont séparés de la communion de l’Eglise catholique, c’est-à-dire qui ne sont pas en accord avec le Siège apostolique, ne seront pas lus durant les saints mystères. (Mais si je tentais de dévier en quoi que ce soit de ma profession de foi, je confesse que, selon mon propre jugement, je serais un complice de ceux que j’ai condamnés.) Cette profession de foi je l’ai souscrite de ma propre main, et je l’ai transmise (envoyée) à toi, Hormisdas, le saint et vénérable pape de la ville de Rome. »

Nous rappelons encore à l’adresse de nos lecteurs Orthodoxes que le IIIè concile de Constantinople ayant déclaré qu’aucun Evêque de Rome n’avait jamais erré dans la foi, et même qu’aucun Evêque de Rome n’errerait jamais dans la foi (c’est l’infaillibilité), ils ne peuvent pas récuser ces deux témoignages, sous peine de faire de ces deux papes des hérétiques. Nous le démontrons dans notre article L’Infaillibilité du Pape proclamée en 681 ?

5) Le Décret Gélasien (496)

Il y a encore le témoignage du Décret gélasien (496)

« Nous avons considéré qu’il faut annoncer que bien que toutes les Eglises catholiques se répandent à travers le monde comprennent une chambre nuptiale du Christ, néanmoins, La sainte romaine n’est pas placée devant les autres églises par des édits de synodes, mais elle a la primauté de par la parole évangélique du Seigneur et Sauveur disant : ‘Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront pas‘À cela s’est ajouté également la compagnie du très bienheureux Paul, le vase d’élection : ce n’est pas un autre moment, comme le disent sottement les hérétiques, mais au même moment, le même jour, par une mort glorieuse avec saint Pierre, qu’il a été couronné en combattant, dans la Ville de Rome, sous l’empereur Néron : et de la même manière ils ont consacré au Christ l’église romaine susdite, et par leur présence et triomphe vénérable ils l’ont placée avant toutes les autres villes dans le monde entier. Le premier siège de l’apôtre Pierre est donc l’église romaine qui n’a ni tache, ni ride, ni rien de semblable [Ephésiens V, 27]. […] Et bien que personne ne puisse poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est Jésus Christ (voir 1Co 3,11), l’Eglise sainte, c’est-à-dire l’Eglise romaine, n’interdit pas que pour son édification, outre les Ecritures de l’Ancien et du Nouveau Testament que nous recevons selon la règle, soient reçus également ces autres écrits, à savoir : […] » (Lettre décrétale sur les livres à recevoir ou à ne pas recevoir, aussi nommée Décret de Gélase ou Décret gélasien, III et IV, DS 350, 351 et 352)

Ce document est appelé Décret Gélasien traditionnellement daté de 496, mais dont la date doit peut-être être repoussée jusqu’en 523, année de la mort du Pape saint Hormisdas. Nous ne connaissons pas son auteur. Toutefois, on consultera avec fruits l’étude du Père Albert DUFOURCQ intitulée Vues nouvelles sur le décret gélasien et sur le pape Damase (Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Année 1909, 53-11, pp. 820-825) en cliquant ici. Ce document anonyme n’a donc sans doute aps l’autorité du Pape saint Gélase, toutefois il doit quand même refléter la doctrine générale de l’époque de sa rédaction. Dans le cas contraire son auteur n’aurait jamais pu songer à l’écrire et encore moins à le mettre sous le nom de Gélase. Et quand même l’aurait-il fait, jamais il n’aurait obtenu aussi vite une autorité aussi grande, surtout en lui reconnaissant une origine papale.

5) La doctrine de saint Théodore Studite

Citons enfin Saint Théodore Studite (759-826) qui nous apprend qu’une génération avant Photius, la croyance de l’Eglise de Constantinople était l’impossibilité de réunir un concile sans l’Autorité du Pape. C’est le droit propre du Souverain Pontife qu’un synode orthodoxe ne puisse se tenir sans sa connaissance et son assentiment. C’est à lui qu’il appartient de convoquer un concile légitime contre l’assaut des hérésies. Écoutons saint Théodore parlant de ce droit dans sa lettre au Pape saint Léon III :

« Les moechiens, s’arrogeant une autorité qu’ils n’ont pas, n’ont pas craint de réunir un synode hérétique, alors que, selon la pratique en vigueur dès l’origine on n’a même pas le droit de tenir un concile orthodoxe sans votre connaissance. Combien plus serait-il convenable et nécessaire, nous le suggérons avec respect, qu’un synode légitime fût convoqué par votre divine primauté, afin que la croyance orthodoxe de l’Église repoussât la doctrine hérétique ! » (Lettres, I, 33 ; col. 1020 C : El γαρ ούτοι έαυτοϊς έξαυθεντήσαντες αίρετικήν σύνοδον έκπληρώσαι ουκ εδεισαν, καίπερ ει καΐ όρθόδοξον οΰκ άνευ τής υμών ε’ιδήσεως έξουσιάζοντες, ώς το ά*νωθεν κεκρατηκος εθος, πόσω γε μάλλον ευλογον καί άναγκαΐον αν εί’η (ύπομίμνήσκομεν φόβω) ύπο της θείας πρωταρχίας σου εννομον κρατηθήναι σύνολον, ώς αν το όρθόδοξον τής ‘Εκκλησίας δόγμα το αίρετικον άποκρούσηται·)

Ecrivant au pape saint Léon III, il lui parle du synode qu’ont tenu, en janvier 809, les partisans des secondes noces de l’empereur Constantin VI qui, après avoir été marié à l’arménienne Marie, l’avait reléguée dans le cloître (janvier 795), et avait épousé la cubiculaire Thépdote :

« Il s’est tenu dans notre pays, ô bienheureux Père, dit-il, un synode pour la condamnation de l’Évangile du Christ, dont vous avez reçu les clés de la part de ce même Christ, par l’intermédiaire du prince des apôtres et de ses successeurs, jusqu’à celui qui a précédé Votre Sainteté. » (Lettres, I, 34 ; col. 1021 C et D)

II écrit dans le même sens à l’archimandrite Basile, qui gouvernait alors un monastère de Rome :

« II serait utile, comme c’est notre pensée et notre désir, que condamnation fût portée en synode par le suprême Seigneur apostolique, selon la coutume traditionnelle, contre ceux qui se sont assemblés en adversaires de l’Évangile du Christ et qui pnt anathematise ses défenseurs. » (Lettres, Ι, 35 ; col. 102g C : Συμφέρον δ’ αν εί’η, ώς ό ημέτερος σκοπός και πόθος, έπιτιμηθήναί συνοδίκώς δια τοΰ κορυφαιοτάτου ‘Αποστολικού, ώσπερ επί των άνωθεν καί έξ αρχής, τους συνεδρεΰσαντας κατά τοϋ Ευαγγελίου τοΰ Χρίστου καί άναθεματίσαντας τους άντεχομένους αύτοΰ)

La primauté du Pontife romain est donc une primauté vraiment divine. Aussi bien, Théodore l’attestait-il dans une précédente lettre adressée au même Pape :

« Les « moechiens » ou partisans du divorce impérial, écrivait-il, n’ont pas craint de s’arroger le pouvoir de tenir un synode, alors qu’ils n’ont pas le droit de réunir, sans votre connaissance, même un concile orthodoxe, selon l’usage en vigueur de vieille date. Combien plus serait-il convenable et nécessaire, nous le suggérons avec respect, qu’un synode légitime fût convoqué par votre divine primauté, afin que la croyance orthodoxe de l’Église repoussât la doctrine hérétique Nous vous avons fait ces communications, nous, les plus humbles des membres de l’Église, comme il convenait à notre petitesse, dans un esprit d’entière soumission à votre divine puissance pastorale. Nous conjurons d’ailleurs Votre Sainteté de nous compter au nombre de ses propres brebis, de nous éclairer et de nous fortifier de loin par ses saintes prières. » (Lettres, I, 33 ; col. 1020 C et D : Eî γαρ οδτοί έαυτοΐς έξαυθεντήσαντες αΐρετικήν σύνοδον έκπληρώσαι ούκ εδεισαν, καίπερ ει και όρθόδοξον ούκ άνευ της υμών είδήσεως έξουσιάζοντες, ώς το άνωθεν κεκρατηχος εθος· πόσω γε μάλλον ενίλογον και άναγκαΐον αν είη, ύπομιμνήσκομεν φόβω, ύπο της θείας πρωταρχίας σου εννομον κρατηθήναι σΰνοδον Ταΰτα άνηγγελκότες, ώς ελάχιστα μέλη της ‘Εκκλησίας, και τί) ύφ’ύμών υπείκοντες θεία ποιμεναρχία)

Voir aussi sa  déclaration explicite dans PG, XCIX, col. 1019 G, 1419 AB.

Aussi sa vision complète de la Papauté nous est exposée dans l’article La primauté de saint Pierre et du Pape d’après saint Théodore Studite (759-826) par le Père Sévérien SALAVILLE (dans Revue d’Etudes Byzantines, 1914, Numéro 104,  pp. 23-42). Voici le plan de cet article :

I. – La primauté de saint Pierre.

II. – La primauté du Pape.

1° L’épiscopat de saint Pierre à Rome.

2° La primauté du Pape est de droit divin.

3° Universalité de juridiction sur le monde entier.

4° Le pouvoir du Pape est sans appel.

5° Droit de convocation et d’approbation des conciles.

6° L’infaillibilité du Pape.

7° La Papauté centre de l’unité de la foi et de la communion.

Il faut noter que les Orthodoxes, célébrant ce saint le 11 novembre, le chantent comme :

« L’intrépide défenseur de la vérité, la colonne et le soutien de la foi orthodoxe, le guide inspiré de l’orthodoxie, le docteur de la piété, le flambeau de l’univers qui, par ses enseignements, a éclairé tous les fidèles, la lyre du Saint-Esprit, etc. » (Τής αληθείας σφόδρον συνήγογον, στύλον, έδραί’ωμα ορθοδόξου πίστεως. — ‘Ορθοδοξίας οδηγέ, Οεόπνευστε, εύσεβείας διδάσκαλε, της οΐκουμε’νης ό φωστήρ, ταΐς διδαχαΐς σου πάντας έφώτισας, λύροΕ του Πνεύματος. Voir dans les Menées l’office des Vêpres et de l’aurore, au 11 novembre)

Ils épuisent en son honneur la magnificence des titres et des épithètes. Ou ce langage signifie quelque chose, ou ce n’est qu’une phraséologie rhétorique sans substance. Pour un esprit logique il n’est point d’autre alternative. Par les saints qu’elle célèbre, la liturgie grecque est la condamnation la plus expresse qui se puisse imaginer du schisme oriental. Quand on chante saint Jean Chrysostome, saint Léon de Rome, saint Grégoire le Grand, saint Maxime le Confesseur, saint Jean Damascène, saint Théodore Studite et tant d’autres, si l’on connaît leur doctrine et si l’on est conséquent, on ne peut qu’être catholique.

II) Le cas du 28è canon

A) Le texte du canon

On doit souligner l’épisode qui se déroula, dit-on, lors du concile de Chalcédoine, à l’occasion du fameux canon 28 que les schismatiques grecs contemporains et les Russes invoquent en leur faveur. Ce canon accorde au siège de Constantinople le premier rang après celui de Rome et lui reconnaît aussi les prérogatives du patriarcat. Voyons cela de plus près. Tout d’abord voici le texte du canon :

« Suivant en tout les décrets des saints pères et reconnaissant le canon lu récemment des cent cinquante évêques aimés de Dieu, réunis dans la ville impériale de Constantinople, la nouvelle Rome, sous Théodose le grand, de pieuse mémoire, nous approuvons et prenons la même décision au sujet de la préséance de la très sainte Eglise de Constantinople, la nouvelle Rome. Les pères en effet ont accordé avec raison au siège de l’ancienne Rome la préséance, parce que cette ville était la ville impériale, mus par ce même motif les cent cinquante évêques aimés de Dieu ont accordé la même préséance au très saint siège de la nouvelle Rome, pensant que la ville honorée de la présence de l’empereur et du sénat et jouissant des mêmes privilèges civils que Rome, l’ancienne ville impériale, devait aussi avoir le même rang supérieur qu’elle dans les affaires d’Eglise, tout en étant la seconde après elle ; en sorte que les métropolitains des diocèses du Pont, de l’Asie (proconsulaire) et de la Thrace, et eux seuls, ainsi que les évêques des parties de ces diocèses occupés par les barbares, seront sacrés par le saint siège de l’Eglise de Constantinople ; bien entendu, les métropolitains des diocèses mentionnés sacreront régulièrement avec les évêques de leur provinces les nouveaux évêques de chaque province, selon les prescriptions des canons, tandis que, comme il vient d’être dit, les métropolitains de ces diocèses doivent être sacrés par l’évêque de Constantinople, après élection concordante faite en la manière accoutumée et notifiée au siège de celui-ci. »

B) Exégèse du canon

Dès la première fois que j’ai lu ce canon, il m’a paru faux, contradictoire et paradoxalement confirmatif que la primauté romaine est de droit divin.

1) Un canon mensonger

a) Mensonge dans l’interprétation du 3è canon du concile de Constantinople

Si la première partie du canon est spécieuse comme nous allons le voir juste après, la seconde partie est un pur fantasme ! En effet, comme nous le démontrons dans notre article sur le concile de Constantinople (381), le second rang que ce dernier accordait à l’Evêque de Constantinople par son 3è canon, non seulement n’était qu’honorifique, mais en plus ne le dotait d’aucune juridiction locale et ne l’affranchissait même pas de son Archevêque (l’Evêque d’Héraclée). Contrairement au 28è canon de Chalcédoine qui, mensongèrement, affirme que le canon des Pères de Constantinople a pour effet de rendre l’Evêque de Constantinople l’Archevêque de sa province, et le patriarche juridictionnel des régions alentours !

« Remarquons ensuite la différence qui existe entre le 3e canon des 150 Pères de Constantinople et le présent décret. A en croire les évêques chalcédoniens, celui-ci ne serait que la répétition de celui-là. Mais leur affirmation ne résiste pas à l’examen. Le 3e canon de Constantinople ne parlait que d’une simple préséance honorifique pour l’évêque de la nouvelle Rome : τἁ πρεσϐεῖα τῆς τιμῆς. Le canon chalcédonien supprime les mots τῆς τιμῆς et laisse entendre par sa finale qu’il s’agit d’octroyer à l’évêque de la capitale autre chose qu’une simple préséance, c’est à savoir la juridiction supérieure sur les provinces ecclésiastiques de trois diocèses civils et sur les évêchés sis en terre barbare. Il va plus loin ; il pousse l’audace jusqu’à demander des prérogatives égales à celles du siège romain. Enfin, il ose exprimer tout haut ce que le 3e canon ne faisait qu’insinuer discrètement : le siège de l’ancienne Rome a reçu ses privilèges (ou le premier rang) (τἁ πρεσϐεῖα), des Pères « en considération du rang de capitale de l’empire occupé par cette ville ».

Il faut ensuite se demander : 1. qui sont ces Pères qui ont attribué à l’évêque de Rome la primauté ou les prérogatives dont il jouit ; 2. quelles sont ces prérogatives, ces πρεσϐεῖα dont ils l’ont doté ? Ces Pères, sans doute réunis en quelque concile, nous les cherchons vainement dans l’histoire de l’Église. L. Duchesne désespère de les trouver. Églises séparées, p. 195. L. Batiffol, Le Siège apostolique, ‘2e éd., Paris, 1924, p. 557, y voit les 150 Pères du concile de 381 ; ce qui est en opposition avec le texte même du 28e canon, qui distingue bien les Pères ayant accordé la primauté au siège de l’ancienne Rome, des 150 Pères qui, mus par la même considération que les premiers, ont concédé des privilèges égaux au siège de la nouvelle. On pourrait songer au concile de Nicée et à son 6e canon ainsi conçu : « Que les vieux usages reçus en Égypte, en Libye et dans la Pentapole restent en vigueur, en sorte que l’évêque d’Alexandrie ait autorité sur toutes ces provinces, puisque l’évêque qui est à Rome a coutume d’en faire autant. De même, qu’à Antioche et dans les autres provinces les prérogatives soient maintenues aux Églises. » Mais les Pères de Nicée n’accordent ici aucun privilège à l’évêque de Rome. Ils s’autorisent de l’exemple qu’il donne de l’exercice d’une juridiction immédiate sur les évêques d’Italie pour confirmer à l’évêque d’Alexandrie une juridiction semblable sur les évêques d’Égypte, et aux autres sièges les privilèges déjà acquis. Le concile de Nicée n’a donc rien donné à l’évêque de Rome et s’est abstenu de légiférer sur son compte.

Mais à quoi bon nous évertuer à trouver ce qui n’est qu’une invention des rédacteurs du 28e canon en quête d’un considérant pour appuyer leur demande de privilèges en faveur du siège de la nouvelle Rome ? Mais de quels privilèges s’agit-il ? C’est ici que la difficulté de l’exégèse s’accroît. Le mot employé, τἁ πρεσϐεῖα, désigne étymologiquement toute marque d’honneur accordée au plus âgé, puis un privilège d’héritage par droit d’aînesse. Enfin ce mot a pris le sens général de privilège, prérogative, droit obtenu par privilège. Dans le langage canonique de la période patristique les πρεσϐεῖα sont donc des marques d’honneur, des prérogatives, des droits obtenus par privilège et n’appartenant pas à tous. Si nous nous référons aux documents contemporains pour déterminer le sens de τἁ πρεσϐεῖα nous trouvons qu’il signifie souvent la première place, celle qui est accordée au plus âgé, le droit de préséance et, si l’on veut, la primauté, à condition d’entendre ce mot dans le sens d’une simple préséance honorifique. C’est manifestement le sens du mot τἁ πρεσϐεῖα dans le 3e canon du concile de Constantinople : τἁ πρεσϐεῖα τῆς τιμῆς, c’est-à-dire la primauté d’honneur, la préséance honorifique. C’est aussi dans le même sens que les Pères de Chalcédoine emploient ce terme dans la lettre même qu’ils écrivent au pape pour lui demander d’approuver le 28e canon. Ils disent : « Nous avons confirmé le canon des 150 Pères ordonnant que le siège de Constantinople ait la première place (la primauté), après votre siège très saint, étant placé au second rang : « τἁ πρεσϐεῖα τὁν Κωνσταντινουπόλεως ἔχειν δεὐτερον τεταγμἐνον » Epist., XCVIII, inter Leon., P. L., t. LIV., col. 958 A. Dans la lettre qu’il adresse au pape à la même occasion, Anatole [Evêque de Constantinople à ce moment-là] sépare très nettement le droit de préséance des privilèges juridictionnels ; il omet également l’épithète τἁ ἴσα, et postule pour l’évêque de Constantinople l’honneur et la première place, τἠν τιμἠσν ϰαἱ τἁ πρεσϐεῖα, après le siège de Rome. Epist., CI, inter Leon. Ibid., col. 982 B. Pour l’empereur Marcien, dans sa lettre à saint Léon, tout se réduit à une simple préséance : ut post apostolicam Sedem Constantinopolitanus statim episcopus secundum habeat locum, quoniam splendidissima urbs junior Roma appellatur. Epist., C, inter Leon., ibid., col. 973 B.

Quant à saint Léon, dans ses réponses aux intéressés, il repousse le 28e canon surtout parce qu’il viole les préséances établies par le concile de Nicée qui, d’après lui, a accordé le second rang après Rome à Alexandrie et le troisième à Antioche. Il a donc vu dans les πρεσϐεῖα surtout un droit de préséance. Mais il fait aussi allusion à la finale du canon, à la juridiction usurpée sur les métropolitains des trois diocèses ; bien plus, il semble attribuer à Anatole l’intention d’empiéter sur les droits d’Antioche et d’Alexandrie. Epist., CVI, Ad Analolium, ibid., col. 1003 B, 1007 B. On est étonné qu’il n’ait pas élevé de protestation directe contre l’affirmation contenue dans le canon : « C’est à bon droit que les Pères ont attribué au siège de l’ancienne Rome ses privilèges, parce que cette ville était la capitale de l’empire. » Aussi bien, dédaignant de défendre sa propre cause, il a surtout insisté sur la violation des droits d’Alexandrie, d’Antioche et des métropolitains des trois diocèses. La vraie raison de cette attitude est, croyons-nous, qu’il n’a pas vu la négation de la primauté romaine de droit divin dans le texte du 28e canon. Il y a simplement découvert une manœuvre ambitieuse de l’évêque de Constantinople pour s’arroger une sorte de primauté sur tout l’Orient. » (Père Martin JUGIE, Dictionnaire de théologie catholique, tome XIV,1ère partie, colonnes 1319-1320, article « SCHISME BYZANTIN »)

Aussi pouvons-nous résumer la chose ainsi : ce 28è canon est faux parce qu’il est complètement erroné de dire que les « cent cinquante évêques aimés de Dieu, réunis dans la ville impériale de Constantinople, la nouvelle Rome, sous Théodose le grand », c’est-à-dire ceux du Ier concile de Constantinople (381) aient donné sa préséance à Rome. Et ce pour trois raisons :

La première est que cette interprétation de l’intention des Pères du concile de Constantinople est clairement de la surinterprétation, il suffira pour s’en rendre compte de consulter notre article sur le concile de Constantinople, spécialement nos sections : III) Le 3è canon de ce concile contredit-il la Papauté ? -> B) Un canon incompris + C) Une primauté romaine venue de saint Pierre et non de la dignité impériale + D) Une primauté romaine de droit divin. Qui plus est, nous verrons plus bas que cette surinterprétation est implicitement réfutée par les canons de ce même concile !

b) Mensonge dans l’attribution de la primauté romaine au motif politique

La deuxième est qu’il est un fait établit par les écrits des Pères, aussi bien avant qu’après ce concile : la primauté romaine est due au fait que Rome fut le dernier siège épiscopal de saint Pierre, celui où il fut martyr. Ce fait est largement démontré dans notre article : La Papauté depuis les apôtres, produisant un grand nombres d’auteurs aussi bien Orientaux qu’Occidentaux. Aussi, le sens que les Pères de Chalcédoine voulaient donner à ce canon est tout autre comme nous le verrons plus bas.

Le troisième est que, lors du concile de Chalcédoine lui-même, le légat Paschase lut le sixième canon de Nicée en ces termes :

« L’Église romaine a toujours eu la primauté. Que les anciennes coutumes soient maintenues en vigueur dans l’Égypte, la Libye et la Pentapole, en sorte que tous y soient soumis à l’évêque d’Alexandrie, parce que telle est la coutume du Pontife romain. Qu’il en soit de même pour ce qui concerne l’évêque d’Antioche, et que dans les autres provinces les Églises conservent également leurs anciens privilèges ; car il est manifeste que, si un évêque est ordonné sans le consentement du métropolitain, le grand concile a défini que celui qui est ainsi ordonné ne doit pas être évêque. »

Aussi ce préambule au canon : « L’Église romaine a toujours eu la primauté » est très certainement une interpolation postérieure au concile. Nous l’expliquons dans notre article sur le concile de Nicée. Cependant, Aetius, archidiacre de Constantinople et favorable au canon fit lire que le sixième canon de Nicée certes sans ce préambule mais néanmoins sans contester le bien fondé d’une telle affirmation. De même aucune contestation de ce genre ne fut soulevée. Cela prouve que les Pères du Concile de Chaclédoine n’avaient aucun problème à admettre que déjà les Pères du concile de Nicée eussent déclaré que l’Eglise romaine a toujours eu la primauté, que cette phrase fasse réellement partie du canon ou pas. Cela suffit à discréditer ce 28è canon qui, comme nous le verrons plus bas fut inspiré par l’empereur.

c) Le motif de ces mensonges

Comme nous le verrons plus bas, les Pères ayant voté ce canon, et même l’Evêque Anatole de Constantinople, pourtant le premier intéressé, reconnaîtront que la primauté romaine est de droit divin. Nous pouvons alors nous demander pourquoi avoir affirmé que cette primauté était de droit ecclésiastique et fondée sur un motif politique !

La réalité est que la seule finalité du canon était de fonder l’élévation en dignité le siège de Constantinople et de lui donner une juridiction au niveau local, conformément à la pratique orientale de rehausser la dignité ecclésiastique des villes importantes civilement. Aussi ils ont affabulé ce motif de l’origine politique de la primauté romaine, auquel ils ne croyaient de toute évidence même pas eux-mêmes. Tout cela sera développé plus bas.

C’est la raison pour laquelle ce canon ment grossièrement dans l’interprétation qu’il fait du 3è canon du concile de Constantinople, affirmant que c’est lui qui donna une juridiction locale à l’Evêque de Constantinople alors que c’est radicalement faux, comme nous l’avons vu plus haut. Et c’est la raison pour quelle ce canon est contradictoire dans son incohérence entre le principe qu’il pose et la conséquence qu’il en tire, comme nous allons le voir immédiatement.

2) Un canon contradictoire ou mal compris

Ce 28è canon est soit contradictoire soit mal compris. En effet, si « Les pères en effet ont accordé avec raison au siège de l’ancienne Rome la préséance, parce que cette ville était la ville impériale », alors il serait logique que « mus par ce même motif les cent cinquante évêques aimés de Dieu ont accordé la même préséance au très saint siège de la nouvelle Rome, pensant que la ville honorée de la présence de l’empereur et du sénat et jouissant des mêmes privilèges civils que Rome, l’ancienne ville impériale, devait aussi avoir le même rang supérieur qu’elle dans les affaires d’Eglise ». Mais alors pourquoi disposer que Constantinople aurait la primauté « tout en étant la seconde après elle » ?

Alors de deux choses l’une : soit ce canon voulait exprimer que la primauté romaine était de droit ecclésiastique et non divin, et pouvait donc cesser d’exister, alors il se contredit grossièrement, car ce que l’Eglise a fait, l’Eglise peut le défaire. Soit, et c’est là que réside la réalité, il ne s’agit là que d’une application de la coutume orientale qui était d’honorer particulièrement les sièges épiscopaux des villes importantes politiquement. Ce qui me mène à mon troisième point.

3) Un canon qui confirme paradoxalement que la primauté romaine est inaliénable et de droit divin

Ce 28è canon est paradoxalement confirmatif que la primauté romaine est de droit divin car cette décision prouve bien que la primauté romaine dans l’Eglise est inaliénable, sinon pourquoi ne pas faire de Constantinople le premier siège tout court ? En effet, ce que l’Eglise a institué en raison des circonstances, ne peut-elle pas l’abroger lorsque ces circonstances ont changé ? A la réalité, les Pères Orientaux du concile de Chalcédoine étaient des Grecs orgueilleux qui voulaient accaparer plus de pouvoir dans l’Eglise. C’est un fait : l’orgueil des Grecs a causé la plupart des graves schismes et des graves hérésies (pour ne pas dire tous) du Ier millénaire. Laissons parler le Père Martin JUGIE :

« Que les Pères de Chalcédoine, aussi bien ceux qui souscrivirent au 28e canon que ceux qui refusèrent de l’approuver, aient reconnu la primauté de juridiction de l’évêque de Rome sur l’Église universelle, cela ne fait aucun doute. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les actes même du concile et en particulier la lettre si déférente que les signataires du canon écrivirent au pape saint Léon pour lui demander de l’approuver et de le confirmer par son autorité. Ils saluent en lui l’interprète de la voix de Pierre, celui qui a reçu du Sauveur la garde de la vigne, c’est-à-dire de l’Église entière, la tête dont ils sont les membres, le père dont ils sont les fils. Epist., XCVIII, inter Leon., P. L., t. LIV, col. 951 sq. Il faudrait citer aussi la lettre que le patriarche Anatole, le principal intéressé dans cette affaire, écrivit au pape à cette occasion. Impossible de reconnaître d’une manière plus explicite l’universelle primauté de juridiction du pontife romain. Qu’il suffise de rapporter le passage suivant : Sedes Constantinopolis habet patrem thronum apostolicum ves-trum, praecipuo atque excellenti modo seipsum vobis conjungens, ut ex vestra de ipsa sollicitudine omnes quidem intelligant vos, jamdiu ipsius commodis consulentes, etiam nunc eamdem curam habere de illa. Epist., CI,inter Leon., P. L. , t. LTV, col. 984 A. Le même Anatole écrivit au pape, en 454, une autre lettre où il déclare n’avoir été pour rien dans la rédaction du 28e canon, ajoutant que, du reste, ce qui avait été fait ne pouvait avoir de valeur sans la confirmation du pape : cum et sic gestorum vis omnis et confirmatio auctoritati vestrae Beatitudinis fuerit reservala. Epist., CXXXII, inter Leon., col. 1084 A.

Comment, après ces déclarations et d’autres semblables qu’on pourrait citer, s’arrêter à l’idée que les Pères de Chalcédoine se sont contredits grossièrement et ont voulu nier dans le 28e canon ce qu’ils affirment ailleurs très clairement ? Il faut dès lors donner à ce canon une interprétation qui tienne compte des véritables sentiments de ses auteurs à l’endroit de la primauté romaine. Au fond, ce que les rédacteurs de ce canon demandent pour l’évêque de Constantinople, c’est d’abord qu’il ait la préséance sur tous les autres évêques d’Orient et d’Occident et vienne immédiatement après l’évêque de Rome ; c’est ensuite qu’on lui reconnaisse en droit ce qu’il a déjà usurpé en fait, c’est-à-dire la juridiction supérieure sur les trois diocèses civils de Thrace, d’Asie et de Pont et les évêchés circonvoisins, ce qu’on peut appeler des droits patriarcaux, une primatie semblable à celle que le pape exerce sur l’Italie et l’Occident en général. Ce qui est irréductible à la vérité historique et à l’orthodoxie : c’est le considérant par rapport au siège de l’ancienne Rome qui accompagne la demande. Qu’on traduise le terme par primauté ou privilèges, on arrive toujours à un sens inacceptable par rapport au Siège romain. Il n’est pas étonnant que, de bonne heure, les anciens Byzantins et après eux tous les dissidents orientaux aient vu dans ce considérant une négation de la primauté de droit divin de l’évêque de Rome et l’affirmation soit d’une simple primauté honorifique, soit d’une véritable primauté de juridiction, mais d’origine purement ecclésiastique, sujette par conséquent à disparaître et susceptible d’être transportée ailleurs. Dès le IXe siècle, et peut-être déjà dès le VIIIe, il s’est trouvé, à Byzance, des logiciens pour tirer cette conséquence du principe énoncé. Du même principe sont sorties toutes les primaties nationales, toutes les Églises autocéphales que nous voyons de nos jours. Ce n’est donc que par le contexte de l’histoire que l’on peut écarter le sens fâcheux que suggère naturellement le texte même du canon. Mais le contexte de l’histoire sera vite oublié. Le jour viendra bientôt où l’on s’en tiendra aux mots employés et où on leur fera dire tout ce qu’ils expriment dans leur sens obvie et usuel, à savoir ce principe fondamental sur lequel repose le schisme byzantin : la négation de toute primauté de droit divin dans l’Église, la possibilité de transférer la primauté de droit ecclésiastique d’un siège à un autre, la multiplication enfin des primautés ecclésiastiques suivant le nombre des capitales d’États indépendants. » (Père Martin JUGIE, Dictionnaire de théologie catholique, tome XIV,1ère partie, colonnes 1320-1321, article « SCHISME BYZANTIN »)

4) Le vrai sens du canon

Le motif du 3è canon de Constantinople est que la coutume orientale était d’honorer particulièrement les sièges épiscopaux des villes importantes politiquement. Aussi, Constantinople étant devenu le nouvelle capitale, les Pères du concile ont entendu rehausser sa dignité ecclésiastique. Mais comme nous allons le voir, cette dignité ne porte nullement ombrage à la primauté romaine sur toute l’Eglise, et ne conféra même pas à Constantinople des pouvoirs locaux en Orient comparables à ceux dont disposait Rome en Occident (contrairement aux dispositions du concile de Chalcédoine, qui sont en réalité la seule vraie nouveauté).

En effet, il clair que l’intention des Pères de Chalcédoine n’était pas de manifester l’origine ecclésiastique et non divine de la primauté romaine, voulant la remplacer par Constantinople : ni les Pères ayant voté ce canon ni l’Evêque Anatole, premier intéressé, ne le manifestent dans leurs déclarations ultérieures (ils manifestent même le contraire), et le Pape saint Léon, papiste s’il en est, ne relève pas non plus ce problème. Il ne s’agissait que de conférer à Constantinople des pouvoirs locaux en Orient comparables à ceux dont disposait Rome en Occident, sans remettre en cause la soumission de Constantinople à Rome sur le plan de l’Eglise universelle.

C) Une remarque à l’intention des Orthodoxes

L’église Orthodoxe prend argument de ce canon pour déclarer que la primauté religieuse est dépendante de l’autorité politique. Mais en plus de l’erreur de droit que cela représente comme nous venons de l’établir, il faut aussi souligner la complète incohérence de fait qu’elle commet elle-même. En effet, cette dernière s’est bien gardée de transférer la primauté de Constantinople vers une autre ville Orthodoxe, lorsque celle-ci cessa d’être la tête politique du monde Orthodoxe.

« Déjà au Ve siècle, le pape S. Léon, qui avait eu à réclamer contre l’usurpation des droits de l’Eglise romaine, faisait observer avec grande raison que « la présence de l’empereur peut faire un séjour royal, mais qu’elle ne peut créer un siège apostolique » : les choses divines ne se réglant point sur les dispositions des choses humaines [1]. » (Père Walter DEVIVIER, SJ, Cours d’apologétique chrétienneH. & L. Casterman, 1907, IIè partie, chapitre II, Article IV, pp. 393-394)

« [1] Le principe invoqué par S. Léon est tellement évident, que le clergé de Constantinople lui-même suit encore de nos jours en ce point les traditions catholiques. On sait, en effet, que les métropolitains de Chalcédoine, d’Ephèse, de Nicomédie, d’Héraclée, de Cysique, sont membres du Conseil suprême du Patriarcat de Constantinople, et qu’ils jouissent de nombreux et importants privilèges. La raison en est que ces villes, réduites maintenant à n’être plus que des villages ou des bourgs sans importance, étaient autrefois illustres ou chefs-lieux de grandes provinces. S’il était vrai que les vicissitudes de la politique humaine entraînent par elles-mêmes des changements correspondants dans la hiérarchie ecclésiastique, ces métropolitains auraient dû, depuis longtemps, céder leurs privilèges aux évêques de Candie, de Smyrne, de Thessalonique, de Rhodes et de bien d’autres cités. Au reste, si les Grecs schismatiques étaient conséquents avec eux-mêmes, si le motif allégué par Jean le Jeûneur était fondé en raison, l’évêque de Constantinople aurait dû renoncer au titre de patriarche universel, car depuis des siècles l’Empire byzantin a cessé d’exister. D’ailleurs ce titre fastueux est d’autant plus ridicule de nos jours, que ce patriarche n’a plus même sous sa juridiction la sixième partie des chrétiens du rite oriental ! » (Ibidem, page 394, note de bas de page afférente)

D) Histoire frauduleuse du canon et manifestation de la soumission à Rome

Mais que se cache-t-il derrière cette étrangeté ? Une réponse nous ait donnée par le Père Romuald SOUARN, Augustin de l’Assomption dans une étude intitulée Le 28è canon de Chalcédoine parue en deux parties en 1897 dans la Revue des études byzantines : 1ère partie ; 2è partie.

1) Un canon introduit après les sessions conciliaires

La réalité est que ce canon fut introduit de manière illégitime, en dehors des sessions conciliaires. Il fut introduit à la toute fin (XVè session, 31 octobre 451), en l’absence des deux tiers des Pères, y compris des légats romains, et des commissaires impériaux. Cela se fit à l’instigation de l’empereur pour rehausser le prestige de la ville impériale. C’est la raison pour laquelle le 28è canon est aussi le dernier.

Aussi les plus anciennes collections des canons de ce concile ne comptent que 27 canons, le 28è étant de notoriété publique frauduleux ou à tout le moins privé d’autorité car non-reconnu par Rome. C’est ainsi le cas de Denys le Petit (vers 470-entre 537 et 555), Théodore le Lecteur (VIè siècle), Jean III le Scholastique, patriarche de Constantinople (503-577) dans son Nomocanon ou encore La Prisca ainsi que de la paraphrase arabe :

« Ce [28è] canon ne se trouve point dans la collection de Denys le Petit, ni dans les autres collecteurs latins [tel La Prisca comme nous l’avons vu], ni même dans les anciennes collections grecques [tels Théodore le Lecteur ou JEan II le Scholastique comme nous l’avons également vu], comme l’a prouvé [le gallican] P. de Marca (De veter. can. Collect., c. 3, § 17, 18), et après lui [le janséniste] N. Alexandre (Hist. eccl., sæc. V, c. 1, art. 13). On le dressa furtivement, par les intrigues d’Anatole de Constantinople, à la suite de la quinzième session du concile ; il devint le sujet d’une grande contestation entre les évêques orientaux et les légats du pape, qui s’en plaignirent dans la seizième session, du 1er novembre, qui fut la dernière. Saint Léon ne voulut jamais l’approuver. » (Chanoine Adolphe-Charles PELTIER, Dictionnaire universel et complet des conciles, 1847, publié dans l’Encyclopédie théologique de l’abbé Jacques-Paul MIGNE, tomes 13 et 14)

Cette affirmation en surprendra plus d’un car nous lisons deux canons de plus. Mais il s’agit de faux comme nous allons le montrer.

2) Les 29è et 30è canons : des interpolations tardives

Certains pourraient objecter que ce canon ne peut pas être le dernier du concile, introduit après toutes les sessions, car il y a encore deux autres canons après lui. Mais à la réalité :

« Outre ces vingt-huit canons, on en trouve deux autres dans Balsamon, Zonare, Aristhène et les autres commentateurs grecs ; mais il paraît qu’ils sont d’une main plus récente.

Le 1er déclare qu’un évêque ne doit jamais être réduit au rang des prêtres.

Le 2e accorde un délai aux évêques d’Égypte pour souscrire à la lettre de saint Léon à Flavien, jusqu’à l’élection d’un évêque d’Alexandrie à la place de Dioscore.

Il y a une grande différence entre les divers exemplaires du concile de Calcédoine. Les collections ordinaires ont seize sessions ; mais plusieurs églises n’en avaient que six avec les canons. La session qui est marquée pour la dernière, et la seizième dans ces collections, Libérat la compte pour la douzième, d’autres pour la treizième. Le savant P. Mansi, depuis évêque de Lucques, dit qu’il a trouvé dans un manuscrit de neuf cents ans, de la même ville, une très ancienne version des canons de Calcédoine, qui n’a point encore vu le jour, et qui ne cède à aucune ancienne version pour la fidélité. Elle ne contient que vingt-sept canons, et met le concile de Calcédoine à l’an 450, quoiqu’il se soit tenu l’an 451, et cela selon l’usage ancien, qui négligeait l’exactitude dans la supputation des années, en faveur du nombre rond. Cette variété des exemplaires vient de ce que, dans les conciles généraux, les évêques des grands sièges avaient chacun leurs notaires par lesquels ils faisaient rédiger ou copier les actes, suivant le besoin qu’ils en avaient. Tous étaient soigneux d’emporter avec eux et de publier dans leurs provinces les définitions de la foi et les canons. Mais, pour les actes relatifs aux affaires particulières, ceux qui n’y étaient pas intéressés n’en prenaient pas le même soin. Les uns les négligeaient tout à fait ; d’autres n’en recueillaient qu’une partie ; et ceux qui les recueillaient les plaçaient différemment, suivant l’ordre des dates ou le mérite des matières. » (Chanoine Adolphe-Charles PELTIER, Dictionnaire universel et complet des conciles, 1847, publié dans l’Encyclopédie théologique de l’abbé Jacques-Paul MIGNE, tomes 13 et 14)

Maintenant qu’il est établit que le 28è canon est bel et bien le dernier, voyons maintenant comment se déroulèrent les événement après la découverte de la fraude.

3) La réaction des légats du Pape ayant découvert la fraude

Ayant découvert cette fraude, les légats du pape saint Léon protestèrent sur le champ. Paschase déclara :

« On dit qu’hier, après que Votre Puissance a levé la séance […] certains événements ont eu lieu, que nous estimons contraires aux canons ecclésiastiques et à la discipline de l’Église. Nous demandons donc à Votre Magnificence de faire réexaminer ces faits, afin que toute l’assemblée vérifie si les choses se sont passées conformément ou non à la justice. »

On relut alors en plein concile le fameux canon. Les pères furent tous unanimes à vouloir qu’on le confirmât (car c’était le désir des empereurs Valentinien et Marcien, du sénat et de toute la ville impériale) et c’est pourquoi les légats rétorquèrent qu’ils avaient reçu du Très Saint Père des avis contraires et publièrent leurs instructions, où on trouve les prescriptions suivantes :

« Ne souffrez pas que l’on ait jamais l’audace de violer ou d’amoindrir la constitution établie par les saints Pères et préservez de toutes vos forces en vous la dignité de Notre Personne dont vous êtes les représentants. Et si les membres du concile, confiants dans le prestige de leurs villes, tentaient quelque usurpation, repoussez-les avec la constance nécessaire. »

C’est pourquoi, on délibéra à nouveau sur le même sujet, mais une fois encore le canon fut confirmé à l’unanimité et les évêques s’écriaient : « Nous sommes tous du même avis, ce canon a notre agrément, cette décision est juste. » C’est alors que Lucentius, représentant du Siège apostolique dit :

« Le Siège apostolique ne doit pas être humilié en notre présence et c’est pourquoi nous réclamons que Votre Sublimité fasse annuler toutes les décisions qui ont été prises hier au mépris des lois de l’Église. Si Elle s’y refuse, il faut que notre opposition soit mentionnée dans le texte de ces décisions, afin que nous ayons un rapport à présenter au Chef de toute l’Église, tenant du siège apostolique, et que celui-ci puisse se prononcer sur l’injure subie par le Saint-Siège ou sur la désobéissance aux lois de l’Église. »

Tels sont les faits qui sont rapportés dans les actes authentiques du concile de Chalcédoine. Et nous verrons le concile lui-même reconnaître que tout cela dépendait du Pape. Telle fut la seizième et dernière session (Labbe, t. 4, col. 791-820).

4) Les tricheurs reconnaissent l’Autorité Papale

Le concile adressa une harangue à l’empereur Marcien, par laquelle les Pères remercient Dieu de son zèle et de celui du Pape, dont ils louent la doctrine et la piété. Ils témoignent que l’on a suivi dans ce concile la marche des précédents, en réfutant les nouvelles erreurs par de nouvelles définitions, sans rien innover dans la foi. Ils expliquent au long le mystère de l’Incarnation. Ils justifient la lettre de saint Léon à Flavien de toute nouveauté, et montrent sa conformité avec l’Ecriture sainte, le Symbole de Nicée et les Pères, dont ils mettent ensuite plusieurs passages choisis. Or, cela est absolument hors de doute, au milieu de ces circonstances et dans un tel état d’esprit, cette protestation de soumission à l’égard du Siège de Rome, si on tient compte de l’affaire qui était à l’origine du litige, devait prendre une signification particulière. Examinons bien ce que disent les pères présents au concile dans le rapport qu’ils adressèrent au pape saint Léon, concernant tous les événements qui se sont déroulés. Premièrement, ils font état de la définition de foi, et ils rappellent qu’en y souscrivant ils se sont conformés à la première définition portée par saint Léon dans sa lettre à l’empereur Flavien. Ils disent que saint Léon fut « désigné par tous comme le porte-parole de saint Pierre » et qu’il était, en la personne de ses représentants, le chef de tous les pères du concile, placé comme une tête vis-à-vis de tous les autres membres du corps. Ils marquent qu’ils se sont trouvés environ cinq cent vingt et que personne n’a été retranché de l’Église que Dioscore, dont ils relèvent les crimes et l’impénitence. Entre autres crimes, ce dernier avait poussé la folie jusqu’à s’en prendre :

« à celui auquel le Sauveur avait confié la garde de sa vigne, c’est-à-dire à Votre Sainteté Apostolique et il projetait même de lancer l’excommunication contre vous, qui tâchez d’unir le corps de l’Église »

Ils en viennent enfin au litige, qui prit prétexte de la prérogative du siège de Constantinople :

« Nous vous faisons aussi savoir que nous avons ordonné quelques autres choses, pour le bon ordre des affaires et la fermeté des lois ecclésiastiques, persuadés que Votre Sainteté, en étant instruite, Voudra bien les approuver et les confirmer. C’est que nous avons autorisé, par sentence synodale, l’ancienne coutume de la sainte Église de Constantinople : pour ordonner les métropolitains d’Asie, du Pont et de Thrace ; non tant pour l’avantage du siège de Constantinople que pour le repos des métropoles, où il est souvent arrivé du tumulte après la mort des évêques, le peuple et le clergé n’ayant point de chef ; ce que Votre Sainteté même n’ignore pas, en ayant été souvent l’importunée, principalement pour l’Église d’Éphèse. Nous avons confirmé le canon des cent Cinquante Pères assemblés à Constantinople sous le grand Théodose, d’après lequel Constantinople doit être honorée, comme prenant place au second rang après votre Siège apostolique très saint. Nous sommes sûrs que la lumière apostolique gardera en vous tout son éclat et que vous saurez la répandre aussi souvent que possible jusqu’à l’église de Constantinople, puisque vous avez pris l’habitude d’enrichir de vos biens, sans parcimonie, les habitants de cette ville. C’est pourquoi, Très Saint Père, daignez recevoir notre définition, afin de mettre un terme à toute confusion. Car ceux qui représentent Votre Sainteté, les saints évêques Paschase et Lucentius, et avec eux le révérend père Boniface, ont tâché de s’opposer fermement à ces décisions, et, c’est hors de doute, ils ont voulu faire dépendre de votre prudence leur résistance, de sorte que l’on Vous attribuât le mérite d’avoir sauvé le bon ordre de la paix, comme celui d’avoir préservé la foi. […] En effet, nous jugeons opportun que tout le concile reconnaisse la décision que vous aurez prise pour confirmer le titre honorifique de Constantinople, et nous avons pris la liberté de confirmer ce titre, comme si Votre Sainteté en avait pris l’initiative, car nous le savons : tout ce que les fils peuvent faire de juste, on l’attribue au père, comme si cela venait de sa propre initiative. Nous vous demandons donc d’honorer notre jugement en le confirmant par vos décrets. Qu’ainsi Votre Grandeur achève en faveur de ses fils ce qui convient, de la même manière que ceux-ci sont restés unis à leur chef, en faisant le bien. Les empereurs en seront flattés, eux qui ont confirmé le jugement de Votre Sainteté comme une loi, et le siège de Constantinople vous en témoignera une éternelle reconnaissance en toute occasion par son union et son zèle. Afin que vous connaissiez que nous n’avons rien fait par faveur ni inimitié, nous vous adressons les actes de toute l’affaire pour en obtenir la confirmation et l’approbation. » (Lettre 93 du concile de Chalcédoine au pape saint Léon le Grand, dans PL, 54/957).

Ce discours se passe de commentaire. Et à cette profession de foi si avérée de l’Église d’Orient, on peut en ajouter d’autres, qui sont tout aussi explicites, comme celle du quatrième concile œcuménique de Constantinople, celle du deuxième concile de Lyon, ou encore celle du concile de Florence. Le concile Vatican I les rappelle et les mentionne toutes en détail, au chapitre 4 de la constitution Pastor æternus.

Notons de plus que tous les évêques souscrivirent la lettre, en ajoutant à leur nom quelqu’une de ces paroles :

« Priez pour moi, très-saint Père, Père bien-aimé, saint vénérable Pape, Père bien-aimé de Dieu ! » (BALLER, Lettre 98, p. 1103 ; CACCIARI, Lettre 22, p. 294)

L’empereur Marcien joignit ses sollicitations à celles du concile pour obtenir du Pape qu’il approuvât ce qui avait été fait en faveur de l’Eglise de Constantinople :

« Nous avons donné ordre dans une lettre du 18 décembre 451 ; que tout vous fût communiqué, et nous vous prions d’ordonner qu’on observe à perpétuité ce qu’a statué le saint concile. »

De son côté, dans une lettre où il dit jusqu’à deux fois que c’était une nécessité indispensable que tous les actes du concile, les derniers comme les premiers, fussent portés la connaissance de Sa Sainteté, Anatole écrivit en ces termes au Pontife romain :

« Le saint concile vous a envoyé son décret, et nous vous l’avons adressé nous-même pour en obtenir l’approbation et la confirmation, que nous vous supplions de nous accorder, afin que, le siège de Constantinople, qui a pour père votre trône apostolique, s’y unissant d’une manière plus étroite et plus excellente, chacun comprenne, par ce nouvel effet de votre sollicitude, qu’il n’a point cessé d’être l’objet de vos soins et de votre bienveillance. » (BALLER, t. 2, col. 1114. CACCIARI, t. 2, p. 301)

E) Un canon refusé par Rome et inappliqué

N’oublions pas que saint Léon a toujours refusé de souscrire à la requête des pères du concile. On peut se reporter sur ce point à la Lettre 104 adressée par ce pape à l’empereur Marcien, à la Lettre 105 adressée à l’impératrice Pulchérie, à la Lettre 106 adressée à l’évêque Anatole de Constantinople.

1) Opposition aux ambitions de Constantinople

Le pape savait en effet quel danger pouvait venir de Constantinople et c’est pourquoi, comme dans une vue prophétique, persuadé qu’il lui fallait remédier aux tout premiers germes de la corruption, il avait donné cette instruction à ses légats qui partaient pour Constantinople :

« Si les membres du concile, confiants dans le prestige de leurs villes, tentaient quelque usurpation, repoussez-les avec la constance nécessaire. »

La lettre d’Anatole, celle de Marcien, les prières même du concile ne purent déterminer le Pape à consentir que le siège de Constantinople fût érigé en patriarcat. Il répondit à l’empereur, le 22 mai 452, qu’il ne pouvait voir qu’avec peine que l’esprit d’ambition voulut continuer le trouble que le concile venait d’apaiser ; qu’Anatole, en voulant accroître illicitement ses privilèges, diminuait son propre mérite.

« Que la ville de Constantinople, comme nous le souhaitons, ait sa gloire, et que, par la protection de Dieu, elle jouisse longtemps du règne de Votre Clémence. Mais autre est la nature des choses du siècle, autre la nature des choses de Dieu, et hors de cette pierre, que le Seigneur a posée pour fondement, nulle construction ne sera stable. Qui convoite ce qui ne lui est pas dû perdra même ce qui est à lui. Qu’il suffise à cet homme que, par l’intervention de votre piété et l’assentiment de notre faveur, il ait obtenu l’épiscopat d’une si grande ville. Qu’il ne dédaigne pas la cité impériale parce qu’il n’en peut faire un siège apostolique ; qu’il n’espère nullement pouvoir s’agrandir aux dépens des autres. Les privilèges des Églises, institués par les canons des saints Pères et fixés par les décrets du vénérable concile de Nicée, ne peuvent être ébranlés par aucune improbité ni changés par aucune nouveauté. C’est quoi je dois veiller sans cesse ; car la dispensation m’en est confiée, et je me rendrais coupable si les règles des Pères étaient violées par ma connivence et si la volonté d’un seul frère pouvait plus sur moi que l’utilité commune de toute la maison du Seigneur. »

2) Ses lettres à l’empereur Marcien et à l’impératrice Pulchérie

Il prie donc l’empereur, après avoir détruit l’hérésie, de réprimer aussi l’ambition, et de faire en sorte qu’Anatole obéisse aux Pères, conserve la paix, et ne se croie pas tout permis pour avoir osé, sans aucun exemple et contre les canons, ordonner l’évêque d’Antioche ; entreprise que le Pape a évité de punir par le désir de rétablir la foi et la paix.

« Qu’il cesse donc d’outrager les règles ecclésiastiques, de peur qu’il ne se retranche lui-même de l’Église universelle. » (BALLER, Lettre 104 ; CACCIARI, Lettre 79)

Le Pape tient le même langage dans sa lettre à l’impératrice Pulchérie ; il y dit à la fin :

« Qu’il considère à quel homme il a succédé, et que, repoussant tout esprit d’ambition, il imite la foi de Flavien, sa modestie, son humilité, qui l’ont élevé jusqu’à la gloire de confesseur. S’il veut reproduire l’éclat de ses vertus il sera louable, il gagnera l’affection de tout le monde. A cette condition nous lui promettons notre cœur, ainsi que l’inaltérable amour du Siège apostolique pour l’Eglise de Constantinople. Mais pour les conventions des évêques contraires aux saints canons de Nicée, de concert avec votre piété, nous les annulons, et, de l’autorité du bienheureux apôtre Pierre, nous les cassons par une définition absolue. » (BALLER, Lettre 105 ; CACCIARI, Lettre 80)

3) Sa correspondance révélatrice avec l’Evêque Anatole de Constantinople

Nous rappelons d’abord ce que nous écrivions plus haut au sujet de Anatole :

« Dans la lettre qu’il adresse au pape à la même occasion, Anatole [Evêque de Constantinople à ce moment-là] sépare très nettement le droit de préséance des privilèges juridictionnels ; il omet également l’épithète τἁ ἴσα, et postule pour l’évêque de Constantinople l’honneur et la première place, τἠν τιμἠσν ϰαἱ τἁ πρεσϐεῖα, après le siège de Rome. Epist., CI, inter Leon. Ibid., col. 982 B. […]

Quant à saint Léon, dans ses réponses aux intéressés, il repousse le 28e canon surtout parce qu’il viole les préséances établies par le concile de Nicée qui, d’après lui, a accordé le second rang après Rome à Alexandrie et le troisième à Antioche. Il a donc vu dans les πρεσϐεῖα surtout un droit de préséance. Mais il fait aussi allusion à la finale du canon, à la juridiction usurpée sur les métropolitains des trois diocèses ; bien plus, il semble attribuer à Anatole l’intention d’empiéter sur les droits d’Antioche et d’Alexandrie. Epist., CVI, Ad Analolium, ibid., col. 1003 B, 1007 B. On est étonné qu’il n’ait pas élevé de protestation directe contre l’affirmation contenue dans le canon : « C’est à bon droit que les Pères ont attribué au siège de l’ancienne Rome ses privilèges, parce que cette ville était la capitale de l’empire. » Aussi bien, dédaignant de défendre sa propre cause, il a surtout insisté sur la violation des droits d’Alexandrie, d’Antioche et des métropolitains des trois diocèses. La vraie raison de cette attitude est, croyons-nous, qu’il n’a pas vu la négation de la primauté romaine de droit divin dans le texte du 28e canon. Il y a simplement découvert une manœuvre ambitieuse de l’évêque de Constantinople pour s’arroger une sorte de primauté sur tout l’Orient […]

Que les Pères de Chalcédoine, aussi bien ceux qui souscrivirent au 28e canon que ceux qui refusèrent de l’approuver, aient reconnu la primauté de juridiction de l’évêque de Rome sur l’Église universelle, cela ne fait aucun doute. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les actes même du concile et en particulier la lettre si déférente que les signataires du canon écrivirent au pape saint Léon pour lui demander de l’approuver et de le confirmer par son autorité. Ils saluent en lui l’interprète de la voix de Pierre, celui qui a reçu du Sauveur la garde de la vigne, c’est-à-dire de l’Église entière, la tête dont ils sont les membres, le père dont ils sont les fils. Epist., XCVIII, inter Leon., P. L., t. LIV, col. 951 sq. Il faudrait citer aussi la lettre que le patriarche Anatole, le principal intéressé dans cette affaire, écrivit au pape à cette occasion. Impossible de reconnaître d’une manière plus explicite l’universelle primauté de juridiction du pontife romain. Qu’il suffise de rapporter le passage suivant : Sedes Constantinopolis habet patrem thronum apostolicum ves-trum, praecipuo atque excellenti modo seipsum vobis conjungens, ut ex vestra de ipsa sollicitudine omnes quidem intelligant vos, jamdiu ipsius commodis consulentes, etiam nunc eamdem curam habere de illa. Epist., CI,inter Leon., P. L. , t. LTV, col. 984 A. Le même Anatole écrivit au pape, en 454, une autre lettre où il déclare n’avoir été pour rien dans la rédaction du 28e canon, ajoutant que, du reste, ce qui avait été fait ne pouvait avoir de valeur sans la confirmation du pape : cum et sic gestorum vis omnis et confirmatio auctoritati vestrae Beatitudinis fuerit reservala. Epist., CXXXII, inter Leon., col. 1084 A. » (Père Martin JUGIE, Dictionnaire de théologie catholique, tome XIV,1ère partie, colonnes 1319-1320, article « SCHISME BYZANTIN »)

En écrivant à Anatole-même, il loue sa foi, mais condamne son ambition ; il le loue de la manière dont il s’était comporté dans les commencements de son épiscopat, disant qu’on avait appréhendé qu’il ne ressemblât à ceux qui l’avaient ordonné contre les canons ; mais il lui reproche ensuite d’avoir lui-même violé ces canons en ordonnant Maxime évêque d’Antioche, et en voulant, contrairement aux décrets de Nicée, s’attribuer les ordinations des métropolitains d’Asie, du Pont et de Thrace :

« Comme si c’eût été à vos yeux une occasion favorable pour faire perdre au siège d’Alexandrie le second rang, à celui d’Antioche le troisième, et de dépouiller de leurs privilèges tous les métropolitains de vos alentours. Attentat inouï dont vous êtes tellement préoccupé que le saint concile, uniquement assemblé pour éteindre l’hérésie et confirmer la foi catholique, vous en avez fait l’instrument de votre ambition et l’avez poussé à être de connivence avec vous ; comme si on ne pouvait rejeter ce qu’une multitude a voulu illicitement, et comme si quelqu’un pouvait détruire les règles de Nicée, établies par l’Esprit vraiment saint. Les envoyés du Siège apostolique, qui présidaient au concile en notre place, ont résisté avec une louable constance à vos entreprises ; on ne peut en douter, puisque vous vous en plaignez dans votre lettre, ce qui fait leur éloge et vous accuse. Les saints Pères qui, à Nicée, ont établi des lois qui dureront jusqu’à la fin du monde, vivent chez nous et par tout l’univers dans leurs constitutions ; tout ce qu’on attente contre elles est cassé sans délai. Cessez, mon frère, de fatiguer les oreilles des princes chrétiens par des demandes effrontées. Le règlement fait par des évêques il y a soixante ans, dites-vous, ne favorise en rien votre prétention ; car, n’ayant point été communiqué par vos prédécesseurs au Siège apostolique, ce règlement été dès l’origine frappé de nullité et l’usage que vous voulez en faire est aussi tardif qu’inutile. » (BALLER, Lettre 106 ; CACCIARI, Lettre 81)

Enfin la décision du Pape termina tout. On ne connut aucun moyen de suppléer à son approbation, et, malgré le voeu si fortement prononcé d’un concile général, malgré le vif intérêt que l’empereur et l’évêque de Constantinople attachaient à l’agrandissement de ce siège, il fallut céder à l’autorité à qui tous les sièges sont soumis. C’est ce que nous apprenons de saint Léon (BALLER, Lettre 135), et saint Gélase, dans sa lettre aux évêques de Dardanie, nous montre Anatole rejetant sur son clergé cette vaine tentative, dont le succès dépendait entièrement du souverain Pontife (Gélase, Lettre 13. Labbe, t. 4, col. 1207). En effet Anatole lui-même finit par écrire à saint Léon :

« Quant à ce qui a été réglé dans le concile général de Chalcédoine en faveur de l’Église de Constantinople, que Votre Sainteté soit assurée qu’il n’y a point de ma faute, et qu’au contraire j’aimais toujours à me tenir dans un état humble, à cause du repos et de la paix que j’ai chéris dès mon jeune âge. C’est le vénérable clergé de l’Église de Constantinople qui a conçu ce projet d’élévation, en quoi il a été unanimement secondé par les très-religieux pontifes de ces contrées. Mais la confirmation de ce qui a été fait appartient Votre Sainteté, et rien ne peut avoir de force que par son autorité. » (BELLER, Lettre 132)

4) La réaction de saint Léon le Grand prouve que le canon n’était pas anti-papiste

Comme nous venons de le voir, saint Léon refusa à toute force d’approuver ce canon car il portait ombrage au rang d’honneur des sièges d’Antioche, Alexandrie et Jérusalem. Il parle de ses rangs d’honneur comme fruit des canons des « Pères du concile de Nicée » ainsi que des « règles ecclésiastiques ». De là ils déduisent que toute la hiérarchie entre les différents sièges n’est qu’honorifique et qu’elle ne découle que des lois ecclésiastiques et non du droit divin, et ce de l’aveu même du Pape ! Mais c’est très mal connaître saint Léon le Grand ! En effet, celui-ci croyait en la Papauté pleine et entière, avec l’infaillibilité et l’universalité de juridiction, et tout cela de droit divin, fondé sur la succession de saint Pierre ! Des protestants eux-mêmes le reconnaissent… On en trouvera toutes les preuves à la section « Saint Léon le Grand (vers 395-461) » dans notre article La Papauté depuis les apôtres. Aussi, si saint Léon ne voyait dans les rang honorifiques d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem, il n’en est pas moins certains qu’il ne concevait pas du tout le primat romain de la même manière. Aussi, si ce canon avait vraiment été antipapiste, nous aurions du l’entendre pousser des cris d’orfraie et accuser les Pères d’hérésie ! Mais ce n’est nullement ce qui se passa, il se contenta de reprendre les prétentions de Constantinople de s’arroger un rang qui ne lui ait pas du, sans aucune référence au statut du primat romain. Tout simplement parce que celle-ci était hors de propos, il était évident pour tout le monde que le canon n’avait aucun rapport avec cette dernière.

F) Un canon à nouveau réclamé au concile « in Trullo » (691-692) car non reconnu

Le concile « in Trullo » (691-692) se réunit à l’initiative de l’empereur Justinien II pour mettre fin à la décadence des mœurs qui affligeait, selon lui, l’Empire et l’Église, en réformant le droit canonique. Ce synode qui se réunit sans l’approbation de Rome, ne rassembla que 220 Evêques dont 183 issus du patriarcat de Constantinople et 10 issus d’Occident. des évêques orientaux. Il doit son nom à la pièce du palais impérial de Constantinople nommée αίθουσα Τρούλου (« salle de Troullos ») où il se tint. Il eut la prétention de compléter l’oeuvre des Vè et VIè conciles généraux (oeucuméniques), que sont les IIè (553) et IIIè concile de Constantinople (680-681), d’où son nom de de Quinisexte.

Une preuve supplémentaire que ce canon, une fois refusé par Rome, n’eut aucune autorité dans l’Eglise, est qu’il fut « renouvelé » au concile « in Trullo » (691-692). Voici ses mots :

« Renouvelant la législation des cent cinquante saints pères, qui se sont réunis dans cette ville impériale gardée de Dieu, et des six cent trente qui se sont rassemblés à Chalcédoine, nous décrétons, que le siège de Constantinople jouira des mêmes privilèges que le siège de l’ancienne Rome et obtiendra dans les affaires de l’Eglise la même grandeur que celui-ci, venant second après lui ; le siège de la grande ville d’Alexandrie sera compté ensuite, puis celui de Antioche, et après celui-ci, le siège de la ville de Jérusalem. » (Canon 36)

1) Un canon qui confirme lui aussi la primauté romaine de droit divin

Les adversaires de la Papauté utilisent souvent ce canon pour soutenir leurs affirmations, ne se rendant pas compte qu’il les réfute !

En effet, lors du concile de Chalcédoine, en 451, l’empire romain d’Occident existait encore, pour ne disparaître qu’en 476. Aussi, malgré le transfert de la capitale impériale à Milan en 268, puis à Ravenne en 402, le Sénat resta toujours à Rome, jusqu’au bout. Le concile pouvait donc avoir des réticences à retirer la primauté au siège de Rome si, comme les adversaires de la Papauté le pensent, ils n’auraient considéré le primauté romaine que comme une simple coutume, dépendante de l’autorité politique. Mais lors du concile in Trullo, l’empire romain d’Occident avait disparu depuis plus de 200 ans, et l’Italie avait été reconquise par l’empire romain d’Orient suite à la Guerre des Goths (535-553). L’empire d’Orient avait alors organisé sa nouvelle conquête en créant l’Exarchat de Ravenne, dans laquelle se trouvait Rome. Au moment du concile in Trullo, la ville de Rome était donc civilement non seulement subordonnée à Constantinople, mais en plus n’était même pas la capitale de la province dans laquelle elle se trouvait. Pourtant les Evêques du concile in Trullo maintiennent leur revendication d’un second rang pour Constantinople, au lieu de réclamer le premier, ce qui n’aurait aucun sens si la primauté romaine avait été d’origine politique !

2) Un canon renouvelé et non pas confirmé

C’est particulièrement remarquable car c’est ce qu’on lit dans le synodique de Constantinople ou recueil des actes de cette Église. Quoique schismatique l’auteur de ce recueil dit, sur le vingt-huitième canon du quatrième concile :

« Il me paraît que ce canon n’a pas été reçu môme au commencement, mais aboli aussitôt ; car il est constant que Léon, de Rome, non-seulement ne donna point son assentiment au concile en cette affaire, mais qu’il blâma celte absurde nouveauté avec indignation dans les lettres qu’il écrivit et à l’empereur et au concile. D’où vient, je pense, qu’aucun des deux conciles qu’on appelle le cinquième, ni celui sous Justinien, ni celui sous Pogonat, n’a écrit de canon sur aucune matière. Que si le sixième concile (le quinisexte) dit : Nous statuons en renouvelant, et non pas en confirmant, il montre par là même que dès le commencement ce canon du quatrième concile n’a été aucunement mis en pratique, ni aucunement reçu, mais il est demeuré sans nul effet dans l’intervalle. Je dis le canon touchant la prérogative et la prééminence dans les choses ecclésiastiques ; car, ce qui dans l’origine n’a pas eu de consistance, mais a été annulé aussitôt, on le renouvelle, tandis que, ce qui subsiste et se pratique, on le confirme et on l’approuve. C’est ainsi que chaque concile parle des conciles antérieurs. » (Publié par Angelo MAI, Spicilegium Romanum, t. 7, prefatio, p. 25 et 26)

3) Un concile irrégulier et jamais approuvé

On trouvera toutes les preuves de l’invalidité de ce canon dans notre article Le concile « in Trullo » (691-692) est-il valide ?

G) Un second rang accordé tardivement

Cette résistance du Saint-Siège dura longtemps ; c’est seulement sous Innocent III, au quatrième concile de Latran, en 1215, que la Chaire apostolique approuva le canon qui donnait au patriarche de Constantinople la seconde place après celui de Rome. On lira sur ce point le docte Lequien, de l’ordre des Frères-Prêcheurs, dans son très-savant ouvrage l’Orient chrétien, où il traite des origines, de l’institution, des accroissements et de la forme d’administration du patriarcat de Constantinople Personne n’a expliqué avec plus de sagesse ce point d’histoire ecclésiastique.

Sources :

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11 commentaires sur “Le 28è canon du Concile de Chalcédoine (451)

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