+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Les premiers Évêques de Rome selon le Liber pontificalis

Toutes les preuves de la Papauté : ici

Page du Liber pontificalis

Page du Liber pontificalis

La foi catholique enseigne que saint Pierre fonda l’Église de Rome dont il fut le premier évêque et où il mourut martyre, consacrant ainsi son siège épiscopal comme capitale de la chrétienté; et qu’à sa suite, l’évêque de Rome, le Pape, est le chef temporel et visible de l’Eglise en qualité de successeur de cet Apôtre. A cela, un argument anticatholique vient objecter que le Liber pontificalis, ouvrage catholique, affirme quant à lui que Rome eut un autre évêque que Pierre pendant la vie de ce dernier; et affirmant (avec raison) que cette information (si toutefois elle était vraie), réduirait à néant les prétentions Papales. En effet, le Liber pontificalis est un catalogue des évêques de Rome, accompagné d’une brève notice au sujet de chacun d’eux.

Voici le plan de notre étude :

I) Argument tiré du Liber potificalis

II) Une pertinence historique inexistante

III) Les nombreuses contradictions et incohérences d’un chapitre à l’autre

IV) Les raisons de la confusion

A) Les affirmations du Roman pseudo-clémentin

B) L’influence de ce récit en Orient et en Occident

1) Les confusions sur la place de Clément dans l’épiscopat romain

2) La raison de la confusion : une tentative de conciliation du Roman avec la Tradition

I) Argument tiré du Liber potificalis

alors qu’il est universellement admis que Pierre est mort entre 64 et 67, le Liber dit que :

« [Lin] était évêque au temps de Néron, depuis le consulat de Saturninus et Scipio (an 56) jusqu’à celui de Capito et Rufus (an 67) ».

II) Une pertinence historique inexistante

L’explication est simple : les premiers chapitres du Liber pontificalis n’ont une valeur historique qu’assez limitée. En effet, Les spécialistes reconnaissent que le Liber pontificalis est un mélange de sources contradictoires, et dès lors difficile à interpréter de manière satisfaisante. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les contradictions internes criantes de cette œuvre.

III) Les nombreuses contradictions et incohérences d’un chapitre à l’autre

Le premier chapitre consacré à Pierre dit qu’il fut évêque de Rome à partir du consulat de Tibère et de Caïus (42) pour une durée de 25 ans. Cela correspond à la donnée traditionnelle. Mais le livre se contredit au chapitre suivant en disant que Lin fut évêque de 56 à 67 comme nous l’avons vu plus haut, c’est-à-dire pendant la vie et l’épiscopat de Pierre. Le troisième chapitre consacré à Clet, indiqué avoir été évêque du septième consulat de Vespasien et cinquième de Domitien (77) au neuvième de Domitien et premier de Rufus (83). Cela pose problème car cela aurait voulu dire que Rome aurait été sans évêque pendant 10 ans (de 67 à 77), ce qui d’un simple point de vue pratique est inenvisageable : jamais une ville d’une telle importance n’aurait été laissée sans évêque pendant 10 ans. Mais cela nous donne aussi une indication sur la véracité de la Tradition catholique. En effet, 77 est la date approximative où cette dernière place la mort de Lin et son remplacement par Clet, en raison de son règne de 12 ans à partir de la mort de Pierre généralement datée de 65, ce sera donc un élément vrai de la Tradition qui aura influencé l’ouvrage. Enfin le quatrième chapitre consacré à Clément fait de lui l’évêque de Rome du consulat de Trachalus et Italicus (68) neuvième de Vespasien et  premier de Tite (79) : l’erreur est encore une fois criante : ces dates font de lui l’évêque à un moment où le même ouvrage place l’épiscopat de Clet. On pourrait rétorquer que es dates du pontificat de Clément « comble » le vide entre les pontificats de Lin et de Clet. Mais d’une part cela prouve les incertitudes ayant guidées l’auteur, car il est alors complètement incohérent de placer Clément en quatrième. Et d’autre par, pour remplir le vide laisser entre la fin du règne de Clet, qu’il fait cesser en 83, et le règne d’Evariste, qu’il place, presque conformément à la Tradition de 95 (la Tradition et l’Histoire nous apprennent que c’est en fait 99) à 108, le Libre pontificalis insère un pape inventé ! En effet, il pace un certain Anaclet entre Clet et Evariste. Or Anaclet n’est qu’un autre nom pour Clet. Il a dédoublé ce pape pour obtenir une chronologie cohérente.

IV) Les raisons de la confusion

A) Les affirmations du Roman pseudo-clémentin

Mais alors pourquoi un tel imbroglio ? Il semblerait que le rédacteur anonyme des premiers chapitres du Liber qui a commencé son œuvre entre 514 et 530 ait tenté de concilier la Tradition universelle, qui est la thèse catholique actuelle, et la littérature pseudo-clémentine. La Tradition rapporte l’épiscopat de Pierre à Rome d’environ 40 à environ 65, succédé par Lin pendant 12 ans, puis par Clet et Clément. La littérature pseudo-clémentine quant à elle est un ensemble d’œuvres apocryphes écrites en grec aux IIème et IIIème siècles prétendant être de saint Clément. Ces œuvres contiennent une Lettre de Clément à Jacques où Clément écrirait :

« Mais vers l’époque où lui [Pierre] allait mourir, les frères étant rassemblés, il attrapa soudain ma main, et l’éleva, et dit en présence de l’église : ‘écoutez-moi, frères et confrères. Puisque, tel que je l’ai appris du Seigneur et Maître Jésus-Christ, dont je suis un Apôtre, le jour de ma mort approche, je pose les mains sur Clément pour qu’il soit votre évêque; et je lui confie aussi ma charge d’enseignement, à lui qui a voyagé avec moi depuis le début jusqu’à la fin. » (Épître de Clément à Jacques, 2).

Nous pouvons déjà souligner qu’il était admis pour l’auteur de ces lignes que Pierre fut le premier Évêque de Rome et qu’il n’eut un successeur qu’après sa mort. L’auteur affirme donc que Clément, supposé être l’auteur, fut désigné par Pierre lui-même comme son successeur (peut-être pour donner un plus grand prestige à ses œuvres ?).

B) L’influence de ce récit en Orient et en Occident

1) Les confusions sur la place de Clément dans l’épiscopat romain

Lorsque Ruffin d’Aquilée (vers 345-vers 411) traduisit cette littérature en latin, il écrivit au sujet de cette lettre :

« Il y a une lettre dans laquelle ce même Clément, écrivant à Jacques le ‘frère du Seigneur’, rapporte la mort de Pierre, et dit qu’il l’a laissé comme son successeur, en tant que dirigeant et enseignant de l’église. Lin et Clet furent évêques de la ville de Rome avant Clément. Comment alors, demandent certains, est-ce que Clément dans sa lettre à Jacques dit que Pierre lui avait transmis sa position d’enseignant de l’église. L’explication de ce point, tel que je le comprends, est la suivante. Lin et Clet furent, sans aucun doute, évêques dans la ville de Rome avant Clément, mais c’était durant la vie de Pierre; c’est-à-dire qu’ils prirent en charge le travail épiscopal, pendant qu’il s’acquittait des devoirs de l’apostolat. » (Préface de la traduction des Récognitions).

En Orient, à la même époque, Saint Épiphane de Salamine (vers 315-403) disait au sujet des premières successions sur le siège de Rome :

« Car les évêques de Rome étaient, d’abord Pierre et Paul, les apôtres eux-mêmes et aussi les évêques, puis Lin, puis Clet, alors Clément, contemporain de Pierre et Paul, que Paul mentionne dans l’Épître aux Romains. Et personne n’a besoin de se demander pourquoi les autres avant lui ont succédé aux apôtres dans l’épiscopat, même s’il était contemporain de Pierre et Paul — car lui aussi est le contemporain des apôtres. Je ne suis pas tout à fait au clair sur le fait qu’il ait reçu la nomination épiscopale de Pierre alors qu’ils étaient encore en vie, et qu’il refusa et n’exerça pas cet office—car dans une de ses épîtres il dit, donnant ce conseil à quelqu’un, “c’est moi qui apporte ici la sédition, la discorde, le schisme, je vais m’en aller où vous voudrez et je ferai ce que décidera l’assemblée ; seulement que le troupeau du Christ demeure dans la paix avec ses presbytres constitués,” [Lettre aux Corinthiens, 54, 2] (j’ai trouve cela dans certains travaux historiques) — ou s’il a été nommé par l’évêque Clet après la mort des apôtres. » (Panarion, ou Pharmacie contre toutes les hérésies, XXVII, 6, 2-4)

Si il est vrai que Clément fut ordonné évêque par Pierre, alors ce serait un fort indice en faveur de la thèse de saint Épiphane.

Subsidiairement, Tertullien (vers 160 – vers 230) dit lui aussi :

« C’est ainsi que les Eglises vraiment apostoliques justifient qu’elles le sont. Ainsi l’Eglise de Smyrne montre Polycarpe, que Jean lui a donné pour évêque; et l’Eglise de Rome, Clément, ordonné par Pierre. Toutes nous montrent de même ceux que les Apôtres ont établi leurs évêques, et par le canal de qui elles ont reçu la doctrine apostolique. » (De la prescription contre les hérétiques, XXXII)

Cela signifie que Tertullien croit que saint Clément fut le premier Évêque à succéder à saint Pierre. Nous en profitons pour signaler que certains pourraient lire dans ces mots que Tertullien croyait que Clément fut le premier évêque de Rome. Cette idée se trouve entre autres réfutée dans cet article.

2) La raison de la confusion : une tentative de conciliation du Roman avec la Tradition

Cette conjecture de Rufin et cet exposé de saint Épiphane, qui semble être appuyés par Tertullien, nous apprennent deux choses. Premièrement, la Tradition catholique actuelle, faisant de saint Pierre le premier Évêque de Rome ainsi que saint Lin et saint Clet les prédécesseurs – d’une manière ou d’une autre – de saint Clément, était acceptée sans conteste tant par les Grecs que Latins du IVème siècle. Deuxièmement, les pseudo-clémentines avaient acquis une grande notoriété. En effet, dans le cas contraire elles n’auraient pas été traduites et/ou le traducteur ne se serait pas « senti obligé » de faire correspondre la Tradition avec elles. De fait, saint Jérôme de Stridon (347-420), ce grand érudit qui eut accès à toute la meilleure documentation qu’offrait son époque, écrivit au sujet de saint Clément qu’il :

« fut après Pierre le quatrième évêque de Rome; Lin avait été le second et Anaclet le troisième. Toutefois, la plupart des Latins pensent que Clément succéda immédiatement à Pierre. » (Livre des Hommes illustres, XV)

Et les Grecs de leur côté – saint Épiphane et ses prédécesseurs historiens – n’auraient sans doute  pas imaginé cette histoire de renonciation de Clément pour assurer la paix dans l’Église de Rome.

Le cardinal Juan de TORQUEMADA (1388-1468), O.P., reprend à son compte la tradition de saint Epiphane, et explique que ce premier choix de saint Pierre en faveur de saint Clément fut ensuite annulé par prudence, saint Clément abdiquant et remettant le soin de choisir un successeur à l’assemblée des électeurs (Somme de l’Eglise, livre II, chapitre 51)

Il est du reste possible que saint Clément ait été choisi comme successeur par saint Pierre mais que ce renier se soit désisté pour assurer la paix, ce qui expliquerait la contradiction apparente entre le roman pseudo-clémentin et la tradition ultérieure. Il est ainsi tout à fait possible que les mêmes causes aient entrainé les mêmes effets plus d’un siècle après lors du début de la rédaction du Liber pontificalis.

Cette thèse est encore plus accréditée par le fait que le chapitre du Liber consacré à Clément le désigne comme fils de « Faustino », or cette information ou du moins cette affirmation n’a pas d’autre source que l’œuvre pseudo-célmentine des Récognitions (VII, 8) qui le désigne comme fils de « Faustinianus », nom dont nous savons que la forme latine était devenu « Faustinus » au VIème siècle (Pseudo-Abdias de Babylone, Fabricius, Cod. apocr. N. T., tome II, page 426), soit à l’époque contemporaine des premiers chapitres du Liber.

C’est également l’explication proposée par le Dictionnaire de Théologie Catholique :

« Lin aurait siégé [selon le Liber pontificalis] du consulat de Saturnius et Scipion (56) jusqu’à celui de Capiton et Rufus (67). Ces dates ont pu être imaginées à un moment où, sous l’influence des Clémentines, on a voulu considérer saint Clément comme le premier successeur de Pierre. Pour concilier cette donnée avec la vieille tradition qui mettait Lin en tête de la liste épiscopale romaine, on eut l’idée de faire de Lin et de Clet deux-coadjuteurs ordonnés par saint Pierre pour faire de son vivant les fonctions ecclésiastiques, tandis que l’apôtre se réservait la prédication. Voir Liber pontificalis édit. DUCHESNE, t. , p. 118, et cf. Rufin Preafat. ad Recognitiones, P.G., t. I, col. 1207; C’est en ce sens qu’il faut interpréter la notice de Lin : Hic ex praecepto beati Petri constituit ut mulier, in ecclesia velato capite introiret. Lib. pont., p. 121. « Lin, dit Duchesne, agit comme vicaire de saint Pierre et du vivant de l’apôtre. » (Dictionnaire de Théologie Catholique, article « LIN (Saint) » par l’abbé Emile AMMAN).

Il n’est pas impossible que saint Lin ait vraiment été vicaire épiscopal de saint Pierre pendant que ce dernier évangélisait en différents endroits. En effet, l’abbé Benjamin-Marcellin CONSTANT indique (sans toutefois mentionner de source) que Pierre sacra Lin en 58 « pour l’aider dans l’exercice de son ministère et gouverner l’Eglise de Rome en son absence. » (L’Histoire et l’infaillibilité des Papes, tome 1, page 103). De même, Mgr Justin FÈVRE, sans donner de source lui non plus, dira :

« Pierre y retourna [à Rome] l’an 53, et y reprit son siège, qu’il garda ensuite pendant quatorze ans. Dans cet intervalle, il ordonna saint Luc [ndlr : il s’agit sans doute d’une erreur d’imprimerie car il devrait selon moi être question de saint Lin et non de saint Luc] et saint Clément, qu’il associa à son ministère épiscopal, et qui le remplacèrent pendant qu’il parcourait les provinces de l’Occident, sans cesser cependant d’être l’évêque de Rome ; c’est à ces absences qu’il faut attribuer le silence de saint Paul à l’égard de saint Pierre, dans ses lettres écrites de Rome, pendant les dernières années de la vie de saint Pierre. » (Histoire apologétique de la Papauté, 1878, tome 1, page 225 : https://philosophieduchristianisme.wordpress.com/2016/06/28/histoire-apologetique-de-la-papaute/)

Annexe : précision sur l’emploi de DUCHESNE

Je cite DUCHESNE qui est cependant à manier avec beaucoup de précautions. En effet, lorsqu’il était professeur à l’Institut Catholique de Paris (ICP), c’est à sa chaire que vint se former le jeune abbé Alfred LOISY et c’est lui qui le fera nommer professeur dans ce même institut. Défenseur de pointe de la « critique historique » moderne, ils travailleront ensemble pendant près de dix ans. La conception du dogme de l’abbé DUCHESNE était telle que le recteur du Séminaire Saint Sulpice dut interdire à ses élèves d’assister à ses cours. Seul soutien inconditionnel : Mgr Maurice Le SAGE d’HAUTEROCHE d’HULST, recteur de l’ICP, bien qu’il l’appelait « un petit RENAN », lui permit de conserver sa chaire d’histoire ecclésiastique. Reçu à la très maçonnique Académie Française en 1910, son œuvre d’historien fut condamnée par Rome aussitôt après, son Histoire ancienne de l’Eglise fut censurée et mise à l’Index en 1912. Mgr Charles-Emile FREPPEL voulut déférer sa traduction commentée du Liber pontifialis (dont nous avons cité deux lignes) au Saint-Office car DUCHESNE y défend des “actes erronés des Souverains Pontifes” (Père Emmanuel BARBIER, Histoire du catholicisme libéral, tome III, pages 202 à 206 et tome V, pages 255 à 262). Cependant, ce qu’il dit sur saint Pierre et saint Lin est fiable, nous le savons car il ne fait que reprendre des affirmations d’auteurs orthodoxes et les siennes propres se trouvent “consacrées” par encore d’autres auteurs orthodoxes après lui. Pour lire son oeuvre en toute sécurité, voici un dossier de réfutation de ses erreurs: https://philosophieduchristianisme.wordpress.com/2016/06/13/reponses-aux-objections-historiques-contre-la-primaute-et-linfaillibilite-du-pape-1/. Il en va de même pour certains passages de son Histoire ancienne de l’Eglise qui se trouvent « consacrés » par de bons ouvrages comme le Manuel d’apologétique de l’abbé Augustin BOULENGER (1920)

Le Liber pontificalis n’est à ma connaissance consultable qu’en ligne par les scans de l’édition de l’abbé Louis DUCHESNE intitulée : Le Liber pontificalis; texte, introduction et commentaire: https://archive.org/details/duchesne01.

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5 commentaires sur “Les premiers Évêques de Rome selon le Liber pontificalis

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