+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

La Présence Réelle nous garantit de l’idolâtrie

Texte de Pierre Gardeil. Source : « Quinze Regards sur le Corps livré », Ad Solem, 1997

Maintenant, que peut-il en être de l’effort des hommes pour renoncer à leur violence et vivre d’amour ? La révélation de la faute n’opère pas de soi ; c’est le ferment de l’espérance qui opère. Pour que la connaissance de la haine ait quelque chance de diriger les cœurs vers l’amour, il faut que parmi les hommes soit manifestée une manière d’être telle qu’on puisse dire tout ensemble : « Voyez comme ils s’aiment » et « Ils n’ont peur de rien ». Cette communauté, c’est le Royaume ; déjà commencé, cependant il n’est pas d’ici, et l’illusion serait d’attendre que la perfection des chrétiens convertisse le monde. Dans cette attente redouble la mauvaise conscience qui caractérise aujourd’hui tant d’apôtres comme des justes impuissants plutôt que comme des pécheurs sauvés. Lui sauve ; nous sommes sauvés.

Dès lors, où est manifesté le Corps du Christ vers qui notre charité mutuelle, qui y trouve sa cause, puisse aussi diriger le regard, et dont la présence mystérieuse allume par l’Esprit tout ce qu’il y a dans le monde d’espérance vraie ? Dans l’Eucharistie. C’est en elle que la Croix est efficace, puisque la Croix est pour nous et non pas pour le Père ! « Celui qui ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang n’aura pas la vie en lui. »

Etablir l’Eucharistie d’une part et la Croix de l’autre, pour fixer ensuite leurs rapports, serait de mauvaise théologie. Les paroles de la messe disent tout : « La veille de sa passion il prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps livré pour vous. » Et pour le vin, je souligne encore : buvez le « sang versé pour la multitude en rémission des péchés. »

Par suite de crises théologiques, le Moyen-Age a paru centrer l’affaire sur « ceci est mon corps » ; comment fallait-il le comprendre ? D’où le mot de « transsubstantiation ». D’où la fixation du regard et des controverses sur le « miracle eucharistique ». Je n’ai pas la moindre envie de renoncer à la transsubstantiation, ni au sacerdoce ministériel qui seul peut l’accomplir, ni à rien de ce qu’a défini l’Eglise, et dont l’oubli laisserait se perdre le mysterium fidei. Mais « ceci est mon corps » ne peut sans risque pour la vérité de la foi être séparé de ce qui précède et de ce qui suit. Pain rompu, corps livré, sang versé : c’est la victime de la Croix ; ni plus ni moins que toute messe, la Cène est son mémorial ; mais celui-ci fut anticipé.

Là-dessus se fonde, pour le dire en passant, le réalisme eucharistique.

Les hosties consacrées sont le corps et le sang, comme les nourritures de la première Cène ; mais la réalité de ces nourritures, c’est le corps et le sang du Calvaire, une fois seulement rompu et versé. Le pain et le vin de deviennent pas le corps et le sang pour faire un miracle à révérer dans la foi. Ils deviennent le Christ de la Croix pour que le Salut nous soit donné. Donné à manger. Faisant mieux que nous configurer à lui en pensée (la « ressemblance » de l’icône, qui peut susciter la conviction et la contagion dont parle Bernard Sesboüé), la communion nous consubstantialise à lui en effet.

Qu’est-ce à dire ? Nous ne quittons pas ce monde, après la communion. Le Royaume est toujours devant nous. L’effet est pourtant véritable : la grâce nous est donnée, non seulement à proportion de nos dispositions, mais à proportion de la vérité du sacrement. (On le verrait, si l’on voyait les âmes comme Dieu les voit, si nous connaissions comme nous sommes connus.)

Comment dire ce mode de présence, à la fois substance et signe ? Ce sont les arrhes de la vie éternelle. C’est la manne merveilleuse, dont on ne peut faire provision parce qu’elle n’est pas une chose de ce monde, bien qu’elle en assume, (en absorbe, invisiblement) la réalité. S’il mange deux hosties, le plus jeune enfant sait qu’il ne fait rien de plus que s’il en mange une. Dans l’hostie se déploie (s’emploie ?) un mode de la durée qui échappe à l’idolâtrie mondaine par laquelle nous affectons à l’ici et maintenant un coefficient suprême d’existence… Ce qui est sur l’autel ou au tabernacle n’est plus du pain et du vin, mais le Christ n’a pas pris leur place sous leurs apparences comme s’il était une substance à la façon dont le pain et le vin peuvent l’être. Les hosties sont, ici et maintenant manifesté, le Christ du Calvaire et celui de la Parousie, soit toujours et partout et seulement le Fils, devenu par sa mort la tête du corps mystique, et donc, je le veux avec le Père Martelet, le commencement indicible de la création nouvelle, gage et signe de toutes les transmutations [Sur la transsubstantiation comme paradigme de tout l’Evangile, voir l’article que Michel Serres a consacré à L’Antéchrist de Nietzsche : « Une chimie des sensations et des idées », dans Hermès IV. La distribution(Ed. de Minuit). Voir aussi toute son oeuvre, dont la base continue module sur les mots de la piété…].

Dans un excellent article de Communio [Novembre 1977], Jean-Luc Marion mettait bien en lumière comment c’est le réalisme eucharistique qui nous garantit de l’idolâtrie dont justement on l’accuse parfois. Si la présence réelle est dans le groupe dont les espèces sont le signe, c’est alors qu’on est dans l’idolâtrique et le sacrificiel, car le groupe se célèbre, et comme il n’est qu’un groupe, sa solidarité tient toujours quelque chose de la violence (les eucharisties « possibles » et les eucharisties « impossibles » !), même et surtout quand son agressivité fait mine de se retourner contre soi : Nous te prions contre nous-mêmes, contre notre préférence de ne pas savoir, contre la paresse de notre politique économique… Ce qui qualifie le groupe comme chrétien, c’est l’extériorité de l’eucharistie. La distance métaphysique qui nous en sépare (cette chose devant moi qui ne parle pas) est garante d’une impossibilité d’appropriation et d’usage en circuit fermé.

Et pourquoi cette obsession de consommer toutes les hosties dans l’instant de la messe, comme si leur mystère ne débordait pas la conscience momentanée que le groupe prend de lui-même ? La présence réelle est heureusement irrémédiable, contrairement à nos vœux, que l’on voit toujours « l’un l’autre se détruire ». Et pourquoi cette crainte d’une adoration chosiste ? Je n’adore ici et maintenant que le Pain vivant descendu du ciel. En faisant l’eucharistie, l’Eglise proclame la mort, la résurrection, la gloire, le salut unique qui est reçu dans l’instant et non dans l’histoire, parce qu’il est donné éternellement, et non selon la mesure des choses qui passent. Tous les pas que l’on fait vers une transfinalisation qui serait le contraire de la transsubstantiation, vont vers l’idolâtrie de l’ici et maintenant, vers la célébration de la conscience discutable du groupe, c’est-à-dire vers le sacrificiel d’une paix selon le monde. Au contraire, révérer dans la sainte hostie une présence substantielle, ce n’est pas la modeler sur nos dimensions, c’est nous laisser modeler aux siennes. Nous laisser incorporer à Lui, et non l’inverse, n’est possible que si le présent eucharistique se distingue de ce qui est humainement faisable dans notre don mutuel. En communiant, je ne m’agrège pas à quelque chose d’ici et maintenant, car le présent de l’hostie récapitule la durée totale, mémorial et attente. L’anamnèse ne nous distrait pas de la présence réelle : elle en nomme l’invisible réalité, qui de toutes parts déborde notre réalité, qui était avant nous et qui vient vers nous.

Nommer, reconnaître, reconnaissance, actions de grâces. Œuvre du Christ dans son principe, l’Eucharistie est la prière de l’Eglise opérant, à travers la réception du don, la reconnaissance de son Seigneur. Toujours, en effet, les hommes ont voulu voir Dieu. Toujours la religion le leur a caché, si nous avons bien compris la transcendance païenne comme une expulsion de la violence du groupe devenue le sacré redoutable, dont il faut par le rite éviter le retour. On ne peut voir Dieu sans mourir, disaient-ils. D’où les initiations, le secret, l’ésotérisme. Ce Jésus est peut-être un grand initié, qui saurait, lui, nous montrer l’immontrable ? Merveilleuse réponse : « Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ! Je suis dans le Père et le Père est en moi ». (Jn 14,10). Par lui, avec lui, en lui, honneur et gloire sont rendus à jamais au Père enfin reconnu, défiguré qu’il était depuis la fondation des cultes/ cultures par le sanglant ouvrage de nos mains.

Dans l’Eucharistie l’Eglise reçoit le don, le don d’elle-même, et elle offre la reconnaissance.

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Un commentaire sur “La Présence Réelle nous garantit de l’idolâtrie

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