+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Du Confucianisme à l’Eglise 2/2

Dom pierreMais quelle est donc l’ambition de l’Eglise Catholique et quel est son secret ? D’où lui viendrait cette puissance intérieure qui peut, à ce point convaincre et « convertir » un Extrême-Oriental ? Comment un pont a-t-il pu être jeté entre elle et le monde jaune tout entier, pour que nous tous puissions sonder l’ordre divin de cette doctrine, de sa doctrine, de sa morale et de son être lui-même, dont la supériorité éminente, de fait et de droit, est universelle ?

Comment le Christianisme, qui a grandi dans le monde occidental et, tout en se distinguant de lui, l’a pénétré au point de faire corps avec lui, comment le Christianisme peut-il être en mesure de faire corps, de même, avec le monde oriental et de garder, en l’approfondissant encore, sa propre unité ?

L’unité, l’universalité, l’ambition désintéressée et le secret de l’Eglise Catholique trouvent leur principe, de toute nécessité, dans l’origine de cette institution.

Je voudrais dire à mes compatriotes : lisez donc l’Evangile, les Actes des Apôtres, les Epîtres ; lisez l’histoire des persécutions des premiers siècles de l’Eglise et les Actes de ses martyrs ; prenez toutes les pages de l’histoire de l’Eglise, y compris ces quelques pages maculées par la faiblesse ou la malice de certains hommes, qui vécurent autrement qu’ils parlaient ou prêchaient ; prenez aussi ces pages innombrables où la charité chrétienne s’est dépensée et se dépense avec une sollicitude maternelle inlassable et si souvent héroïque. Faites la part des choses, la part des hommes et la part de Dieu et vous conclurez à un fait social absolument supérieur et unique. Peut-être, alors, vous poserez-vous la question : « le Créateur s’est-il révélé ? »

La foi est un don de Dieu, mais l’acte de foi présuppose une information, une investigation. Observez l’œuvre de l’Eglise dans le domaine des consciences et son rejaillissement dans les domaines de la vie familiale et sociale, civique et politique. Jésus-Christ disait à ses disciples : « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et tout vous sera donné par surcroît. » [2] Pesez cette parole : elle indique une route sûre vers ce sommet de grandeur humaine et de magnanimité, qui est l’idéal millénaire du Confucianisme : « Pacifier l’Univers ».

Je répète : indépendamment des déficiences personnelles de ceux qui sont membres de l’Eglise ou de ceux qui y détiennent l’une où l’autre part d’autorité, indépendamment des erreurs et des fautes qu’ils peuvent commettre dans leurs actes journaliers, est-il imaginable qu’un organisme pareil ne doive pas être observé de l’intérieur, étudié et approfondi par tout homme sensé et ne doive pas être respecté et désiré, –sans blesser en quoi que ce soit la pleine liberté des consciences, –par toute société soucieuse du bien de ses membres et par tout Etat jaloux de la grandeur humaine de ses citoyens ? Quelle aide incomparable, quelle décharge de labeur et de responsabilité pour l’autorité civile que de voir une œuvre pareille accomplie au sein des familles et des populations, et combien cette autorité ne doit-elle pas faire ce qui est en elle pour qu’une institution de pareille grandeur, de si riche fécondité et dont tous les services sont réputés désintéressés, puisse fleurir au sein des nations, et pour le plus grand bien de toutes.

Voila comment, peu à peu, librement et lentement, la tradition confucianiste et la grâce de Dieu m’ont disposé à entrer en relation, de plus en plus intimement, avec le Christianisme et avec l’Eglise Catholique.

Je crois que dans le développement des pensées, qui, de jour en jour, m’ont rapproché de l’Eglise, je suis demeuré tout à fait indépendant de toute influence extérieure et je vous ai dit précédemment précédemment comment ma femme, cette chrétienne exemplaire, avait facilité cette approche, en ne m’en parlant pas ; si elle m’en avait parlé, surtout si elle avait insisté, j’aurais pris du recul ; car la nature même de l’acte religieux demande avant tout qu’il soit posé librement. Dieu trace à l’homme ses devoirs ; mais celui-ci demeure libre d’obéir ou de désobéir. Il convient que l’homme prie le Très-Haut de l’éclairer et de lui donner la force : pour discerner son devoir et pour l’accomplir.

Or, tout cela s’est passé en moi en exécution évidente d’une Providence divine, à laquelle je reçus la grâce de m’efforcer de répondre.

Voilà pourquoi je vous disais plus haut : « Ma conversion n’est pas une conversion » : ce n’est pas moi qui me suis converti sous quelque influence extérieure ou par quelque dessein personnel. « Ma conversion est une vocation » : Dieu m’a conduit et Il m’a appelé. Ma tache à moi a donc été extrêmement simple : il m’a suffit de reconnaître ce que je voyais, ce que les faits, les circonstances et la grâce de Dieu me montraient ostensiblement, et devant cette constante et claire vocation, de répondre, en accomplissant le premier devoir de la conscience, qui est d’obéir à Dieu. C’est par obéissance à la vérité et au devoir que je n’ai pas pu ne pas devenir chrétien et catholique. Dieu seul en soit loué !

Vous vous posez une question : comment me sont apparus les éléments, à première vue complexes et compliqués, du dogme catholique ? Comment ai-je donné à ce dogme mon adhésion et ma foi ?

Au fur et à mesure que j’observais la Sainte Eglise, j’ai eu confiance en elle, et j’ai cru. En croyant, je me suis avancé et, à chaque pas de la route, j’ai vu croître la lumière et j’ai senti qu’en moi s’approfondissait l’amour.

Je vous l’ai déjà déclaré, les Confucianistes se méfient de certains genres de spéculations intellectuelles, qui, autour du problème de la vie, sont vraiment des jeux de l’esprit plutôt qu’une recherche de la vérité et de la sagesse. Vis-à-vis du mystère de l’au-delà et de tout ce qu’il comporte, le Confucianisme adopte une attitude personnelle de respect et de réserve, car il se rend compte que c’est bien le domaine où l’imagination a libre cours pour créer, de toutes pièces, fantômes et idoles.

Ayant reconnu dans l’Eglise un caractère humain et surhumain, une coordination et un équilibre spirituels et moraux qui sont uniques, une force de bienfaisance, qui est inépuisable et un milieu où la santé spirituelle et l’héroïsme fleurissent spontanément, j’ai cru à son origine divine et j’ai voulu, en m’approchant d’elle, regarder d’un œil avide tout ce que mes yeux pouvaient apercevoir, discerner et sonder ; mais, en même temps, j’étais bien résolu à ne pas juger à priori, à ne pas critiquer d’avance les choses supérieures, qui demandent de la considération et de la réflexion, de la compétence et de l’impartialité et que je commençais à peine à connaître. Ma femme, dans un jugement un peu sommaire, me disait que j’avais la foi du charbonnier. Au moins ai-je essayé d’éviter la présomption, et l’expérience m’a appris que je ne m’étais pas trompé.

C’est en entrant au monastère que j’ai approché véritablement le dogme catholique, en premier lieu, par la prière et plus spécialement par la prière liturgique et par l’enseignement qu’elle donne.

Elle fait vivre et revivre l’ordonnance divine de la vie humaine et elle conduit, pas à pas, jusqu’au centre de l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ ; elle dévoile cette œuvre dans la vie du Christ, dans la vie de l’Eglise et dans l’âme des saints : liturgie des vivants et admirable liturgie des défunts. Soit dit en passant : au lieu de discuter des rites chinois, que n’a-t-on montré à tous les Chinois l’incomparable liturgie catholique des trépassés, qui, peut-être, ne se déploie dans toute sa merveilleuse et sobre grandeur que dans le cadre des monastères !

La liturgie de la Messe, de l’office divin et des sacrements m’a fait connaître la personne de Jésus-Christ, « Fils du Dieu vivant », qui réconcilie l’homme avec Dieu, qui nous a donné l’Esprit de Dieu et par qui, chose presque inconcevable, nous sommes devenus enfants du Très-Haut, de qui vient toute paternité et que nous-mêmes pouvons appeler « notre Père ».

Je me suis approché de la passion de Jésus-Christ, et j’ai été éclairé à ce sujet par un échange de lettres avec un de mes compatriotes éminents, qui, de cette manière, est devenu, dans le domaine, de la vie chrétienne, un maître pour moi, je veux dire le R. P. Ma Liang, lequel, vous le savez, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, a repensé, retraduit et republié en langue chinoise les plus belles paroles de notre Divin Rédempteur. Dans ma langue maternelle, je me suis approché de mon Sauveur et du Sauveur du genre humain.

Cette méditation de la vie, de l’œuvre et de la passion morale et physique de Jésus-Christ a été la force et le soutien grâce auxquels, âgé de cinquante-six ans, j’ai pu m’initier à un genre de vie tout nouveau pour moi : la vie d’un moine catholique.

J’ai médité l’Evangile en fonction de moi-même et en fonction de mon pays. A cette lumière, j’ai revécu toutes les avanies qu’avaient subies et que subissait encore le Peuple Chinois, dont depuis un siècle, la faiblesse était devenue la risée de l’univers ; j’ai revécu aussi, très paisiblement, les humiliations que tant d’étrangers, –et des étrangers de valeur morale ou intellectuelle souvent bien contestable, –m’avaient infligées à plaisir, pour l’unique motif que j’étais Chinois. Ces humiliations de mon pays, de mes compatriotes et de ma propre personne ne m’avaient point laissé d’amertume. A la lumière d’En-Haut, elles sont devenues pour moi, plus encore que par le passé, un levier de force et de vie, d’amour et de résurrection.

Toutes nos souffrances trouvent leur apaisement, leur justification et leur solution dans l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, à laquelle nous sommes en mesure d’apporter notre modeste quote-part. Nos épreuves, alors, disparaissent : Dieu, qui est notre Père, se fait Lui-même le garant et la récompense de ceux qui choisissent le sentier étroit montant jusqu’à Lui. Et ces épreuves deviennent pour nous et pour ceux que nous aimons une source de vie et de bonheur. J’aime citer ici cette magnifique parole d’une femme de lettres française, dont je vous parlerai dans quelques instants : « Toute âme qui s’élève élève le monde. » [3]

Cela demande un effort quotidien, dans une atmosphère intérieure de courage, d’allégresse spirituelle et de joie. Pour accomplir cet effort, je fus soutenu par les dispositions dans lesquelles j’avais décidé mon entrée au cloître, lors du décès de ma femme. Je fus aussi encouragé par l’émouvante profession de foi chrétienne, que daigna m’adresser alors S. M. le Roi Albert et par la bienveillance paternelle, tant de fois réitérée, dont m’entoura jusqu’à son décès S. S. le Pape Pie XI. J’entrais dans un catholicisme profondément vécu et je voyais, avec précision, le bénéfice que mon pays, j’en ai la certitude, recueillera du développement auquel y est appelé l’Eglise Catholique. En outre, j’avais sous les yeux, ici même en Belgique, un exemple des plus remarquables de l’appui que l’Eglise peut donner à une nation en péril, en la personne du Cardinal Mercier, dont la mort toute récente dévoilait la gloire et qui, dans une carence forcée de l’autorité gouvernementale, avait été, au travers de circonstances tragiques, quatre ans durant, l’âme de son pays.

Or tout cela se développait en moi, tandis que je vivais au milieu de vous, dans le monastère bénédictin, d’abord au Noviciat, au milieu de mes tous jeunes confrères, sous la conduite du R. P. Maître des Novices, Dom Gabriel Eggermont, puis, dans la Communauté, sous la direction du Révérendissime Père Abbé, Dom Théodore Nève, dans un cadre familial, avec tout ce que ce mot de famille comporte de sens profond, d’obligations mutuelles, de soutien, de respect et d’affection, avec tout ce qu’il a de simple, de réel et, j’ose dire, de réaliste et de vécu.

Source : Souvenirs et pensées – Les mémoires de Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang (1871-1949), moine bénédictin de l’Abbaye de Saint-André de Bruges, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Chine ; Desclée de Brouwer, 1945, pp. 91-109

__________

  • [1] Cf. Evangile selon S. Matthieu, VII, 20.
  •  [2] Evangile selon S. Matthieu, VI, 33.
  • [3] Elisabeth Leseur, Journal & Pensées de chaque Jour, Paris, de Gigord, 1927. –p. 31
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