+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Du Confucianisme à l’Eglise 1/2

Dom pierrePar Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang

« Ces pages ne forment pas des Mémoires. Elles se bornent à réunir quelques souvenirs et quelques pensées. Elles furent écrites à la demande de mes confrères, les Moines de l’Abbaye de Saint-André, qui, à plusieurs reprises, m’avaient exprimé le désir de connaître de plus près les principaux événements de ma carrière publique et la ligne même de ma vie. »

Lorsqu’un homme est né en dehors de l’Eglise Catholique, la connaissance du dogme chrétien lui est simplement étrangère ; il ne s’en soucie pas et ne se doute guère que ce sujet puisse présenter un intérêt.

Pour que ce problème se soulève devant lui et prenne son véritable relief, il faut que, dans le cadre habituel de sa vie, surgisse un fait nouveau, qui attire son attention et, peu à peu, la porte vers un domaine auquel sa pensée n’avait aucune tendance à se diriger. Ce fait nouveau doit se poser dans le cadre habituel de ses pensées et de ses soucis, sinon, à moins d’un miracle, il ne produira sur lui qu’une impression passagère, dont le temps et les préoccupations quotidiennes et l’accomplissement même du devoir d’état auront vite fait d’effacer les traits, et dont le souvenir n’aura bientôt plus d’autre importance que celui d’un « fait divers » auquel on n’a aucune obligation, ni aucune possibilité morale de s’attacher.

Vous avez lu bien des récits de conversion à la foi catholique. Autant il y a de différences entre les physionomies spirituelles et morales des hommes, autant il y a de différences entre le tracé des routes par lesquelles Dieu les amène vers Lui. Chacun d’eux a un point de départ différent de celui des autres et chacun d’eux suit une route tout à fait personnelle. Autre la voie d’un philosophe, à la recherche du vrai ; autre celle d’un artiste, à la recherche du beau ; autre celle d’un homme d’action, à la recherche du bien. Autre le chemin d’un pasteur protestant, qui, s’élevant au-dessus des controverses, approfondit, dans la paix de l’intelligence et du cœur, les données de la révélation ; autre celui d’un libre penseur, pour qui toute question religieuse est à priori une superstition. Autre la route d’un homme d’œuvres, en quête de guérir les mots de l’une ou l’autre classe de la société ; autre celle d’un homme de gouvernement, qui considère les besoins généraux d’un pays, les besoins auxquels l’Etat a charge d’aviser et qui englobent la vie et le bien-être de la société civile tout entière. Sans doute ces classifications ne comportent pas de cloisons étanches et ces points de vue divers s’entrecroisent. Mais, quelque soit le chemin parcouru, si l’on veut saisir la voie par laquelle un homme s’approche de Dieu, il faut entrer dans son point de vue à lui ; à fortiori ceci est-il nécessaire si on a charge de l’aider à faire le chemin. Et ceci est l’abc de tout apostolat. C’est du point de vue de l’homme de gouvernement que j’ai approché l’Eglise Catholique.

Je vous ai raconté, dans le premier de ces entretiens, comment mon maître, M. Shu King-Shen, avait attiré mon attention sur ce fait extraordinaire et unique au monde de l’Eglise Romaine et je vous ai dit son admiration pour ce gouvernement spirituel universel, dont l’action avait conféré à la société européenne une force morale qu’il désirait pour notre pays. Je vous ai rapporté qu’il me suggéra d’étudier de très près la religion chrétienne, d’Etudier plus spécialement cette Eglise, qui, étant la plus ancienne, remonte aux origines du Christianisme, et qu’il me traça pour programme d’en rechercher et d’en découvrir la force profonde, afin de procurer à la Chine cette force elle-même.

C’est donc du point de vue de l’homme d’action à la recherche du bien que j’ai observé et considéré la Sainte Eglise, ayant pour règle un principe que Jésus-Christ lui-même nous a donné : c’est par les fruits que vous jugerez de l’arbre[1] J’ai estimé qu’à elle seule cette preuve-là, dûment établie, suffisait amplement pour entraîner une conviction et pour baser une adhésion totale.

Cette observation préliminaire me semblait nécessaire. Elle avivera, j’espère, chez plus d’un de mes jeunes confrères, le désir d’ajouter à l’étude de la théologie celle que demandent la connaissance et la compréhension de l’homme, – et de l’homme du monde, –connaissance qui ressortit au ministère sacerdotal, compréhension que Dieu donne aux âmes profondes, aux petits et aux humbles de cœur. Animée par les vertus de foi et de charité, cette compréhension est la première condition de tout apostolat.

« Ma conversion n’est pas une conversion, c’est une vocation. » Cette pensée, que je retrouve dans mon journal à la date du 23 mai 1934, résume toute l’histoire religieuse de l’homme politique chinois, qui a été mené par Dieu, beaucoup plus que par lui-même, vers la Sainte Eglise Catholique, vers l’Ordre bénédictin et vers le sacerdoce.

Je suis un Confucianiste. A 13 ans, mon père m’a placé à l’Ecole des Langues Etrangères de Shangaï et je n’ai pas fait l’ensemble des études classiques chinoises traditionnelles. Qu’importe ! La tradition intellectuelle et spirituelle du Confucianisme, le culte du Très-Haut, la pratique de la piété filiale, le zèle à poser des actes de vertu, en vue de parvenir à mieux comprendre l’homme et à progresser d’une manière pratique dans l’acquisition de la sagesse, tout ce qui fait l’âme de la race chinoise, depuis les temps de Yao, de Choen et de Yu, contemporains d’Abraham, en passant par le Maître de dix mille générations, Confucius, et par cet autre grand philosophe, Meng Tse, tout cela, j’ai désiré sans cesse en être pétri et nourri, d’autant plus que je ne suis pas docteur, ni licencié, ni bachelier ès-lettres et que j’ai passé presque toute ma vie à l’étranger, souvent fort isolé au sein des divers milieux où je me trouvais et ayant à soutenir une lutte constante pour mon pays, dont le passé, le présent et l’avenir étaient l’objet de toutes les dérisions et de tous les mépris.

La pratique de ces efforts moraux n’avait d’autre objet que celui d’obéir à mon devoir d’homme et j’en trouvais la récompense dans la joie filiale que donne le devoir lui-même, dont l’accomplissement me permettait de ne pas être trop indigne du Ciel et de ne pas faire le déshonneur de mon pays, de mes parents et de mon maître.

Vous savez à quel point l’on a médit des études littéraires chinoises et combien l’on a raconté qu’elles ankylosaient l’esprit des étudiants, ajoutant que le Confucianisme lui-même était un système défunt, qui tombait en pièces et ne pouvait résister à une modernisation. Ceux qui ont tenu et ceux qui tiennent ce langage ont confondu le Confucianisme avec l’usage déformé et pharisaïque qui en a été fait par un certain nombre et ils n’ont pas remarqué que, quelle que soit la modernisation qui était nécessaire, le vieux système d’écolage chinois avait au moins le mérite de ne pas apprendre l’exercice de la lecture sans apprendre en même temps celui du jugement ; car l’homme qui sait lire et ne sait juger risque d’ouvrir son esprit, sa mémoire et son cœur à tout ce que le premier venu veut y verser. En dépit de quelques apparences, les études classiques chinoises offrent beaucoup d’analogie avec les études européennes d’humanités. Si, aujourd’hui, en Europe, on se limitait à étudier le latin et le grec, on serait forcément un arriéré ; mais si, en n’importe quel pays, on ignore et méprise les bases intellectuelles et littéraires de la civilisation, on est bien prêt de ne plus être un civilisé et la question se pose alors de savoir dans quelle mesure, non seulement on peut connaître l’homme, mais dans quelle mesure on est un homme.

L’esprit confucianiste m’a disposé à voir la supériorité évidente du Christianisme, comme il y a disposé, il y a trois siècles, le ministre d’Etat Paul Zi, et cela, indépendamment des défauts personnels des chrétiens, ou plutôt, sur le terrain même des qualités et des défauts de l’homme. L’esprit confucianiste m’a disposé à reconnaître la supériorité tellement claire de la Sainte Eglise Romaine, qui détient un trésor, dans lequel, de siècle en siècle, le croyant puise des valeurs anciennes et des valeurs nouvelles, trésor vivant, qui, de siècle en siècle, grandit et fructifie.

Au centre du culte catholique, nous trouvons la célébration d’un sacrifice dont le caractère auguste dépasse infiniment celui de tous les sacrifices, qui, en quelque religion que ce soit, ont essayé d’exprimer les rapports entre l’homme et Dieu et de rendre gloire à Dieu.

Il fut institué par Jésus-Christ la veille de sa mort. Il commémore la crucifixion de Jésus. Il en est le renouvellement mystérieux. Quotidiennement, dans l’univers entier, la célébration du sacrifice de la Messe groupe autour de plus de trois cent mille autels ceux à qui la mort du Seigneur apparaît comme le principe de leur vie spirituelle. Y eut-il jamais « Défunt » qui connut, dans les âmes de centaines de millions d’êtres humains, une survie aussi profonde, aussi persistante, aussi intime, aussi rénovatrice ?

Cette vie spirituelle, qui jaillit du sacrifice de Jésus-Christ sur la croix, l’Eglise la manifeste et la dispense à ses fidèles par le ministère des sept sacrements, institués par Jésus-Christ pour signifier le don de la grâce et pour l’octroyer. Par ce ministère sacramentel, l’Eglise vivifie et soutient l’homme, du berceau jusqu’à la tombe, donnant un appui maternel constant à la personne humaine et, par cette personne, à la famille et à toute la société. Ce seul fait de la Messe et des sept sacrements sollicite l’observation et la réflexion et il retient l’admiration et le respect.

L’homme, si peu informé qu’il soit des choses religieuses, s’il parvient, à un moment donné de son existence, à sortir du cadre de cette ignorance et de la limitation qu’elle comporte, aborde des horizons qui n’ont rien d’imaginaire et qui sont immenses. Il entrevoit sous un jour incomparablement plus profond et plus vivant, plus joyeux, plus grand et plus pacifique, la condition du genre humain sur la terre. Pour résoudre les contradictions apparentes de la vie humaine, il ne lui est plus nécessaire de se réfugier dans une conception unilatérale, mais il a le pouvoir d’embrasser toute la vie telle qu’elle est : sa valeur et sa médiocrité, sa fragilité et sa force, sa souffrance et sa joie, sa liberté et sa dépendance, sa misère, son péché et sa sainteté, sa brièveté et son immortalité.

Et cette vie lui apparaît alors unifiée par la sainteté de son origine, qui est Dieu et par la gloire de sa fin dernière, qui est, elle aussi, le seul vrai Dieu.

La considération attentive du caractère maternel et social de l’Eglise Universelle porte à rechercher un rapprochement avec une institution spirituelle si grandement conçue et constituée d’une manière qui est à la fois divine et humaine.

C’est ce qu’avait aperçu, il y a un demi-siècle, M. Shu King-Shen. Il ne se crut pas en mesure de faire personnellement les pas nombreux qui sont nécessaires pour qu’un Chinois, franchissant les frontières de civilisations et de langues très distantes les unes des autres, se trouve à l’aise dans une institution dont, aujourd’hui encore, la façade latine et occidentale, n’exprime pas complètement l’interne et profonde universalité.

Je vous ai dit l’influence des indications de M. Shu sur le cours de mes observations, de mes recherches et de mes pensées.

Le Confucianisme, dont les normes de vie morale sont si profondes et si bienfaisantes, trouve dans la révélation chrétienne et dans l’existence et la vie de l’Eglise Catholique la justification la plus éclatante de tout ce qu’il possède d’humain et d’immortel et il y trouve, en même temps, le complément de lumière et de puissance morale, qui résout les problèmes devant lesquels nos sages ont eu l’humilité de s’arrêter, comprenant qu’il ne revient pas à l’homme de trancher le mystère du Ciel et qu’il faut, en vénérant la Providence du Ciel, attendre que, s’il daigne le faire, le Créateur Lui-même se révèle.

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