+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Linquisition 3/4

Par Barthélémy Charles, XIXè s.

inkisitionVoilà le chiffre des hérétiques bien réduit, et pourtant, grâce aux investigations de M. Hefele, nous n’avons pas prononcé un arrêt définitif sur cet article. Un mot avant d’aller plus loin. Ce ne fut pas seulement l’inquisition espagnole qui livra aux flammes les sectateurs de la magie et les sorciers : les protestants aussi bien que les catholiques, l’Allemagne, l’Angleterre comme la Péninsule, répandirent le sang des accusés d’un art diabolique. Le protestant Benoît Carpzov, pour les procès de sorcières, mérite d’occuper une place près de Torquemada.

Si l’on doutait du zèle sans bornes avec lequel les réformateurs persécutaient les magiciens et les sorciers, nous citerions, par exemple, Théodore de Bèze, faisant le reproche aux parlements de France de ne pas assez s’occuper à réprimer cette sorte de délits. Walter Scott avoue que les procès de sorcières s’accrurent en Angleterre en même temps que les doctrines calvinistes. Lorsque le protestant Thomasius tenta, le premier de ses coreligionnaires, de miner la croyance à la sorcellerie, le jésuite Frédéric Spee, de Langenfeld, aux vertus duquel Leibnitz rend un si bel hommage, l’avait déjà bien ébranlée parmi les catholiques, soixante-dix ans avant. En 1713, la Faculté de droit de Tubingue condamnait encore une sorcière à mort, et un tribunal réformé du canton de Glaris (Suisse) brûlait une de ces malheureuses, quand déjà, une année auparavant, l’inquisition d’Espagne avait renversé son dernier bûcher.

Ce qu’on vient de lire des sorciers et des magiciens doit pareillement s’entendre des blasphémateurs, des sodomites, des voleurs d’église et autres criminels de cette espèce, que le code criminel de Charles-Quint aussi bien que celui du saint-office d’Espagne, punissait de la peine capitale. Donc, une grande partie des victimes de l’inquisition appartiennent à des catégories de criminels contre lesquels on sévissait partout ailleurs, à la même époque.

Maintenant, voyons ce qu’il faut penser des assertions de Llorente relativement au chiffre des trente mille condamnations à mort dont il charge le saint-office. Rien de plus facile que d’en dévoiler l’exagération. D’abord, Llorente a-t-il opéré sur des documents officiels, ou au moins a-t-il pris pour base de son évaluation des renseignements particuliers ? Nullement, et il l’avoue le premier. Reste donc à analyser son système (nous ne disons pas son procédé), qu’il essaye d’expliquer et de rendre vraisemblable dans plusieurs endroits de son histoire.

L’on se rappelle le chiffre de deux mille victimes que Llorente dit avoir été livrées aux flammes pendant la première année de l’Inquisition. On a vu ci-dessus que cette assertion est complètement fausse, et que Llorente abuse de l’autorité de Mariana ; il est démontré que les deux mille condamnations dont il s’agit ici représentent tout le grand inquisitorat de Torquemada, c’est-à-dire un espace de quinze années.

Dans un autre passage, le même Llorente dit que le chiffre des personnes brûlées par le nouveau tribunal, jusqu’au 4 novembre 1481 (première année), fut de 298. C’est là une formelle contradiction : Llorente l’a compris et a cherché à la corriger. « Ces exécutions, dit-il, ne sont que celles de la ville de Séville même ; toutes les autres (au nombre de 1 702) doivent être réparties sur les alentours et l’évêché de Cadix. » Malheureusement pour l’historien critique, il s’était fermé lui-même cette issue en assurant, dans un autre endroit, qu’avant 1483 il n’y avait eu qu’un seul tribunal pour toute l’Andalousie, et que ce tribunal était à Séville, où l’on amenait de toutes parts les accusés pour y être suppliciés sur le Quemadero[31], en cas de condamnation. Évidemment, voilà un flagrant délit de falsification, et, au lieu de 2 000, il faut écrire 298 ; c’est aussi un fâcheux préjugé pour la suite des calculs de Llorente.

2° Que dire de cet argument : « Lorsque le saint-office comptait, à côté du tribunal de Séville, trois tribunaux provinciaux, le nombre des exécutions annuelles pouvait être porté, pour Séville, à 88, et pour un tribunal de province, à 44. Or, le nombre des tribunaux s’étant élevé de trois à onze, il s’ensuit que le nombre des exécutions a dû croître dans la même proportion. » Et Llorente de calculer en conséquence. Quelle déraison ! Ainsi, le nombre des criminels dépend rigoureusement de celui des tribunaux, et un seul tribunal venant à être remplacé par douze autres, c’est qu’il y aura eu douze fois plus de criminels. Quel système de la part d’un homme sensé ; et pourtant c’est encore là une des bases de l’évaluation de Llorente.

3° Et puis, est-ce faire acte de jugement et de bonne foi, que d’attribuer le même nombre de condamnations capitales aux cinq tribunaux d’Aragon qu’aux cinq tribunaux de Castille, s’il est vrai cependant que la Castille comptait cinq fois plus de juifs que l’Aragon, et que, partant, elle a dû renfermer aussi un plus grand nombre de maraños judaïsants ? Voilà cependant ce que Llorente a fait !

4° Au reste, l’Américain Prescott nous semble avoir bien apprécié le peu d’importance des chiffres produits par Llorente, lorsqu’il dit : « C’est avec raison que l’on se défie des indications de Llorente ; car il est prouvé que, dans d’autres cas, il a admis avec légèreté les données les plus invraisemblables. Ainsi en a-t-il agi au sujet des juifs bannis, dont il porte le nombre à huit cent mille ; il est de fait cependant, et nous l’avons démontré par les documents contemporains, que ce nombre doit être réduit à cent soixante mille, ou tout au plus à cent soixante-dix mille. »

Que deviennent alors les trente mille victimes dont on se plaît à épouvanter l’imagination du public qui n’examine point.

Mais revenons à M. Hefele, et sachons de lui ce que c’étaient que ces redoutables auto-da-fé (actus fidei), « actes de foi » qu’on se figure toujours accompagnés des circonstances les plus terribles : d’un côté, un brasier immense dévorant une multitude de victimes ; de l’autre, la foule des Espagnols, les fanatiques juges du Saint-Office, contemplant avec une joie féroce ce spectacle digne des cannibales. Voilà le roman, voyons la réalité. « Eh bien, dit M. Hefele, qu’il nous soit permis d’affirmer qu’un autodafé ne se passait ni à brûler ni à mettre à mort, mais bien à prononcer la sentence d’acquittement des personnes faussement accusées, et à réconcilier avec l’Église les coupables repentants. Combien d’autodafé n’y eut-il pas où l’on ne vit brûler que le cierge que portaient dans leurs mains les pénitents, en symbole de la réapparition en eux de la lumière de la foi ! » La réconciliation de ceux-ci étant terminée, les hérétiques obstinés, ainsi que ceux dont les délits étaient en partie civils, étaient remis au bras séculier : en ce moment l’auto-da-fé était terminé, et les inquisiteurs se retiraient. Llorente ne dit rien de cette particularité, assez remarquable pourtant ; c’est Malten qui nous la révèle[32]. Malten rapporte, de plus, un procès d’inquisition tout entier, et il est à noter que, dans celui qu’il enregistre, le châtiment civil ne fut appliqué au coupable que le lendemain de l’autodafé. Ainsi, au lieu de ces horribles supplices, dont les détails dans le roman font dresser les cheveux sur la tête, que trouve-t-on en interrogeant l’histoire ? Confusion, inexactitude et exagération de la part des fanatiques ennemis du Saint-Office.

Encore quelques exemples, et recueillons, à l’appui de nos assertions, ce que les adversaires prononcés de l’Inquisition, Llorente en tête, disent eux-mêmes sur les autodafés.

Autodafé du 12 février 1486, à Tolède. 750 coupables, dit-il, y sont punis, – de la peine du feu, sans doute ? demandera-t-on. Erreur. Pas une seule condamnation capitale ; le seul châtiment infligé, c’est la pénitence canonique.

Autodafé du 2 avril de la même année, encore à Tolède. Llorente parle de neuf cents victimes. Combien d’exécutions cette fois ? Pas une seule.

Autodafé du 1er mai et du 10 décembre, toujours en 1486. Dans le premier figurent 750 personnes ; au second, 950 ; et combien en envoya-t-on au bûcher ? Pas une seule. – Pour toute cette époque, Llorente cite à peine vingt-sept condamnations capitales prononcées par le tribunal de Tolède.

Llorente cite un autodafé tenu à Rome, et où figurent 250 Espagnols, qui en avaient appelé au pape. Aucun d’eux ne fut condamné à mort ; on ne fit que leur imposer quelques pratiques de pénitence, dont ils s’acquittèrent sur-le-champ dans la basilique du Vatican, d’où ils allèrent ensuite à Sainte-Marie-de-la-Minerve, pour y déposer le san-benito. À partir de cet instant, ils furent complètement libres et ne portèrent plus le moindre insigne du jugement qui venait d’être prononcé.

Mais, le plus curieux témoignage, celui qui arrache le rire, quoi qu’on en ait, c’est le récit d’un Anglais anglican, l’honorable Joseph Townsendrecteur de Pewsey. Nous lui laissons la parole : « Un mendiant nommé Ignazio Rodriguez fut mis en jugement au tribunal de l’Inquisition, pour avoir distribué des philtres amoureux dont les ingrédients étaient tels que l’honnêteté ne permet pas de les désigner. En administrant ce ridicule remède, il prononçait quelques paroles de nécromancie ; il fut bien constaté que la poudre avait été administrée à des personnes de tout rang. Rodriguez avait deux complices également mises en jugement (Juliana Lopez et Angela Barrios). L’une d’elles, demandant grâce de la vie, on lui répondit que le Saint-Office n’était pas dans l’usage de condamner à mort. Rodriguez fut condamné à être conduit dans les rues de Madrid, monté sur un âne, et à être fouetté. On lui imposa de plus quelques pratiques de religion, et l’exil de la capitale pour cinq ans. La lecture de la sentence fut souvent interrompue par de grands éclats de rire, auxquels se joignait le mendiant lui-même.

« Le coupable fut en effet promené dans les rues, mais non fouetté ; pendant la route, on lui offrait du vin et des biscuits pour se rafraîchir[33] »

Ceci se passait le 9 mai 1764.

Voilà les atrocités qui inspirent tant de courroux à la plupart de ceux qui attaquent l’Inquisition. On ne peut certes nous accuser de partialité, lorsque nous citons de pareils témoignages. De toutes les affaires que cite Llorente, il n’en cite qu’un très petit nombre qui se terminèrent par la condamnation à mort de l’accusé.

L’abbé de Vayrac est (nous le croyons avec M. de Maistre) le premier Français qui ait parlé raison sur l’Inquisition[34] ; mais déjà, en 1731, il désespérait de pouvoir se faire entendre au milieu des clameurs du préjugé : « J’avoue, dit-il, que si ceux qui se déchaînent contre le tribunal de l’Inquisition avaient égard à ceux qui le composent, ils en parleraient tout autrement… Mais ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que la prévention a tellement prévalu, que je désespère, en quelque manière, de pouvoir faire convenir mes compatriotes que la circonspection, la sagesse, la justice, l’intégrité, sont les vertus qui caractérisent les inquisiteurs… Il faut être bien méchant, ou une bien mauvaise tête pour être repris par ce tribunal. »

L’éloge du tribunal de l’Inquisition a été fait de la manière la plus solennelle par un ministre de la République française[35], et il est curieux de voir de quelle manière on rendit compte de cet ouvrage dans ce même Journal de l’Empire[36], d’où nous avons tiré certain morceau singulier cité au commencement de cet article.

« Quel est cependant (s’écrie le journaliste), quel est le tribunal en Europe, autre que celui de l’Inquisition, qui absout le coupable lorsqu’il se repent et confesse le repentir ? Quel est l’individu tenant des propos, affectant une conduite irréligieuse, et professant des principes contraires à ceux que les lois ont établis pour le maintien de l’ordre social, quel est cet individu qui n’ait pas été averti deux fois par les membres de ce tribunal ? S’il récidive ; si, malgré les avis qu’on lui donne, il persiste dans sa conduite, on l’arrête, et, s’il se repent, on le met en liberté. M. Bourgoing, dont les opinions religieuses ne pouvaient, être suspectées lorsqu’il écrivait son Tableau de l’Espagne moderne, en parlant du Saint-Office, dit : J’avouerai, pour rendre hommage à la vérité, que l’Inquisition pourrait être citée de nos jours comme un modèle d’équité. Quel aveu ! et comment serait-il reçu si c’était nous qui le faisions ? Mais M. Bourgoing n’a vu dans le tribunal de l’Inquisition que ce qu’il est réellement, – un moyen de haute police. »

Mais c’est assez discuter la valeur des reproches les plus graves adressés à l’Inquisition, – entrons à présent dans l’examen de quelques particularités du code du Saint-Office, qui ont été indignement travesties. Un mot d’abord sur l’absolution de levi. Il y avait une espèce d’accusés, et le nombre en a toujours été considérable, sur qui ne planait qu’un léger soupçon (de levi) ; on ne leur infligeait aucun châtiment, pas même les peines canoniques. On leur donnait seulement une absolution hypothétique (ad cautelam), selon le langage d’alors, c’est-à-dire qu’en cas qu’ils eussent encouru l’excommunication, on les en déclarait relevés. Telle fut, d’après Llorente même, l’issue de la presque totalité des procès d’inquisition, depuis la seconde partie du siècle dernier…

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4 commentaires sur “Linquisition 3/4

  1. L'Aquinate
    5 janvier 2014

    NOTES

    31 Lieu où l’on brûlait les criminels condamnés au feu : la Brûlerie, pour traduire rigoureusement.

    32 Dans sa Bibliothèque cosmologique.

    33 Voyage en Espagne, pendant les années 1786 et 1787. (Londres, 1792, 2e édition, 3 vol. in-8°.) – Le tolérant M. Townsend semble reprocher un excès d’indulgence au jugement de l’Inquisition, lorsqu’il ajoute ces mots : « Il aurait mieux valu faire punir ce misérable en secret par le dernier des valets chargés d’exécuter les arrêts de la justice. »

    34 Voyage d’Espagne et d’Italie. (Amsterdam, 1731, t. l, p. 9 ; t. VI, p. 50 ; t. VII, p. 151, cité dans le Journal historique et littéraire, 1er février 1777, p. 197.)

    35 Nouveau voyage en Espagne, par M. Bourgoing.

    36 17 septembre 1805.

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