+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

L’inquisition 2/4

inkisition« Je ne sais, dit à ce propos M. Hefele, si en pareil cas il n’y avait pas plus à craindre d’un luthérien zélé que de l’inquisition d’Espagne. »

Qu’on ne nous parle donc plus de la tolérance des protestants : nous rappellerions que Calvin fut le bourreau de Servet, parce que ce malheureux sectaire ne pensait pas comme lui sur certains points de doctrine. Servet fut brûlé à Genève, au nom de la tolérance ! Luther poussa sur les champs de bataille les paysans insurgés, et quand ils eurent été vaincus, il jeta de la boue à leur mémoire. Abrégeons. Et les philosophes, et Voltaire et Rousseau, ces apôtres furibonds de la tolérance, n’étaient-ils pas les plus intolérants des hommes ? Écoutons Grimm, un de leurs adeptes, définissant la tolérance : « Tous les grands hommes ont été intolérants, et il faut l’être. Si l’on rencontre sur son chemin un prince débonnaire, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu’il donne dans le piège, et que le parti écrasé ait le temps de se relever par la tolérance qu’on lui accorde, et d’écraser son adversaire à son tour[14]. »

De semblables paroles n’ont pas besoin de commentaire ; et, après les avoir lues, on se sent pris d’un invincible dégoût pour la tolérance quand même des libéraux et des révolutionnaires, ces prétendus martyrs de la veille, toujours prêts à devenir les tyrans du lendemain.

Abordons, avec M. Hefele, l’examen d’une des objections les plus graves que les esprits légers adressent au code du Saint-Office. Nous voulons parler de ces rigueurs, de cette froide cruauté devenues pour ainsi dire proverbiales, surtout depuis ces vers de Voltaire, qui qualifie ainsi l’Inquisition :

            Ce sanglant tribunal,
Ce monument affreux du pouvoir monacal,
Que l’Espagne a reçu, mais qu’elle-même abhorre :
Qui venge les autels, mais qui les déshonore ;
Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré,
Égorge les mortels avec un fer sacré.

 « Ces coupables inepties, dit M. de Maistre[15], excitent chez les sages le rire inextinguible d’Homère, mais la foule s’y laisse prendre, et l’on en vient insensiblement à regarder l’Inquisition comme un club de moines stupides et féroces, qui font rôtir des hommes pour se divertir. L’erreur gagne même des gens sensés, et des ouvrages consacrés en général à la défense des bons principes, au point que, dans le Journal de l’Empire (aujourd’hui Journal des Débats) nous avons pu lire (19 avril 1809)… cet étrange passage : Il est vrai, quoi qu’on en ait dit, que les inquisiteurs avaient conservé, jusqu’en 1783 l’habitude un peu sévère de brûler solennellement les gens qui ne croyaient qu’en Dieu : c’était là leur tic ; mais, hormis ce point, ils étaient de fort bonne composition.

« Certes, l’auteur de cet article a fort peu songé à ce qu’il écrivait. Quel est donc le tribunal de l’univers qui n’ait jamais condamné à mort ? Et quel crime commet le tribunal civil qui envoie à la mort un accusé, en vertu d’une loi de l’État statuant cette peine pour un délit dont cet accusé est convaincu ? Et dans quelle loi espagnole a-t-on lu que les déistes seront punis de mort ? Il serait difficile d’en imposer davantage à la crédulité d’un lecteur inattentif. »

Séparons et distinguons bien exactement, lorsque nous raisonnons sur l’Inquisition, la part du gouvernement de celle de l’Église. Tout ce que le tribunal montre de sévère et d’effrayant, et la peine de mort surtout, appartient au gouvernement ; c’est son affaire, c’est à lui, et c’est à lui seul qu’il faut en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un si grand rôle dans le tribunal de l’Inquisition, est l’action de l’Église, qui ne se mêle de supplices que pour les supprimer ou les adoucir. Ce caractère indélébile n’a jamais varié ; aujourd’hui ce n’est plus une erreur, c’est un crime de soutenir, d’imaginer seulement que des prêtres puissent prononcer des jugements de mort.

Il y a dans l’histoire de France un grand fait qui n’est pas assez observé ; c’est celui des Templiers. Ces infortunés (coupables ou non) demandèrent expressément d’être jugés par le tribunal de l’Inquisition ; car, ils savaient bien, disent les historiens, que s’ils obtenaient de tels juges, ils ne pouvaient plus être condamnés à mort. Mais Philippe le Bel, qui avait pris son parti et qui sentit l’inévitable conséquence de ce recours des Templiers, s’enferma avec son conseil d’État, et les condamna brusquement à mort. C’est ce qui n’est pas connu, ce nous semble, assez généralement.

Mais revenons à la question principale. En ouvrant les codes criminels du XVe et du XVIe siècle, nous trouvons dans toutes les dispositions pénales un caractère de dureté, une facilité à verser le sang que notre siècle ne connaît pas. En voici plusieurs exemples, extraits de la Caroline ou code pénal de Charles-Quint. « Blasphème contre Dieu et la Sainte-Vierge : mutilation et peine de mort. Pédérastie et sodomie : peine du feu. Magie : peine de mort. Fabrique de fausse monnaie, payement fait sciemment en fausse monnaie : peine du feu ; etc. Toute récidive en fait de vol : peine de mort. » Si tel était l’esprit général de la législation criminelle des temps dont nous parlons de quel droit, lorsque cet esprit se reflète dans les codes du Saint-Office, en ferait-on un chef d’accusation contre ce tribunal en particulier ? Nous l’avons déjà dit, l’hérésie était alors considérée comme un délit de la plus grande importance, et la nécessité de lui assigner un châtiment semblait telle, que l’un des personnages les plus éminents et le plus large de vues du siècle où l’inquisition espagnole fut créée, le célèbre Gerson, soutenait que si le pape lui-même ou un cardinal agissait au détriment de l’Église, on ne devait pas balancer à leur infliger la peine de mort. Après cela, quel ménagement pouvait attendre en Espagne un hérétique d’un sang souillé ?

Au reste, sans parler de maintes différences entièrement à l’honneur du Saint-Office, constatons qu’à mesure que les mœurs s’adoucirent, et que la législation civile se perfectionna, le système de procédure et de pénalité de l’Inquisition suivit un mouvement parallèle : Llorente le reconnaît et le constate avec éloges.

S’il est vrai que le Saint-Office ne se soit pas montré plus cruel que les tribunaux civils du XVIe siècle, et par conséquent que ceux des temps antérieurs, est-il pourtant conforme à l’exactitude de soutenir que lui seul poursuivit l’hérésie et décréta la peine de mort contre ses sectateurs ? Les exemples abondent au contraire pour prouver que tous les pays, quel que fût leur culte, suivaient alors la même ligne de conduite.

Prenons pour exemple le malheureux Servet que Calvin fit brûler à petit feu, en 1553, à Genève. Dès 1531, Bucer déclarait du haut de la chaire, à Strasbourg, que l’obstiné antitrinitaire méritait la mort la plus ignominieuse. Vingt ans après, le père du calvinisme donnait raison à ces paroles. Après le supplice, il composa un écrit intitulé : Fidèle exposition et courte réfutation des erreurs de Servet, où l’on enseigne, qu’on doit réprimer les hérétiques par le droit du glaive[17]. Puis, le doux Mélanchthon vient, qui approuve et félicite avec effusion Calvin d’avoir fait exécuter cet horrible blasphémateur. Les doctrines sanguinaires du réformateur de Genève furent enseignées par d’autres encore, tels que Théodore de Bèze ; Valentin, Gentilis, Bolsec, Carlostadt, Grüet, Castellion, etc., se les virent appliquer aussi bien que Servet. On connaît les atroces traitements que le protestantisme fit subir aux catholiques en Angleterre. Pour parler d’une époque plus rapprochée de la nôtre, rappelons qu’en 1724, dans le Holstein, un jeune soldat, convaincu d’avoir voulu faire un pacte avec le démon, fut décapité. Enfin, en 1844, le peintre Nilson, ayant embrassé le catholicisme, le gouvernement de Suède le condamna à l’exil et le dépouilla de tous ses droits civils.

De quel droit, l’erreur, si intolérante, ose-t-elle attaquer le Saint-Office et lui reprocher des crimes imaginaires, tandis qu’elle-même a fait couler des flots de sang humain.

Rappelons ici deux remarques essentielles, à propos de la prétendue cruauté du code du Saint-Office. Déjà, M. de Maistre, dans ses Lettres à un gentilhomme russe sur l’inquisition espagnole, avait insisté sur ce point important. C’est, en premier lieu, que le tribunal de l’Inquisition s’est toujours borné à constater la culpabilité de l’accusé qui passait d’entre ses mains dans celles du pouvoir séculier ; en deuxième lieu, qu’en livrant l’hérétique, convaincu de son délit, à l’autorité civile, il n’oubliait jamais d’en appeler de sa justice à sa clémence. Mais laissons M. de Maistre parler lui-même :

« Parmi les innombrables erreurs que le XVIIIe siècle a propagées et enracinées dans les esprits, avec un déplorable succès, aucune, je vous l’avoue, ne m’a jamais surpris autant que celle qui a supposé, soutenu et fait croire enfin à l’ignorante multitude que des prêtres pouvaient condamner un homme à mort. Il est permis d’ignorer la religion de Fo, de Bouddha, de Somonocondom[18] ; mais quel Européen a droit d’ignorer le christianisme universel ?…  À quelle oreille n’est jamais arrivé l’axiome éternel de cette religion : L’ÉGLISE ABHORRE LE SANG[19] ! Qui ne sait qu’il est défendu au prêtre d’être chirurgien, de peur que sa main consacrée ne verse le sang de l’homme, même pour le guérir ! Qui ne sait que dans les pays d’obédience[20], le prêtre est dispensé de déposer comme témoin dans les procédures de mort, et que, dans les pays où l’on a cru devoir lui refuser cette condescendance, on lui donne acte au moins de la protestation qu’il fait, de ne déposer que pour obéir à justice et de ne demander que miséricorde. Jamais le prêtre n’éleva d’échafaud ; il y monte seulement comme martyr ou consolateur ; il ne prêche que miséricorde et clémence, et, sur tous les points du globe, il n’a versé d’autre sang que le sien[21]. »

Rappelons ici les remarquables paroles de Pascal[22] sur le même sujet :

« L’Église, cette chaste épouse du Fils de Dieu, qui, à l’imitation de son époux, sait bien répandre son sang pour les autres, mais non pas répandre pour elle celui des autres, a pour le meurtre une horreur toute particulière et proportionnée aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes, non seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu’elle adore. Elle a pour chacun d’eux un saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d’un prix infini, pour être faits les temples du Dieu vivant ; et ainsi, elle croit que la mort d’un homme, que l’on tue sans l’ordre de son Dieu, n’est pas seulement un homicide, mais un sacrilège, qui la prive d’un de ses membres, puisque, soit qu’il soit fidèle, soit qu’il ne le soit pas, elle le considère toujours, ou comme étant l’un de ses enfants, ou comme étant capable de l’être…

« Tout le monde sait qu’il n’est jamais permis aux particuliers de demander la mort de personne, de sorte qu’il a fallu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu ; et c’est pourquoi, afin d’y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine, d’ôter la vie aux hommes, les magistrats n’ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins… ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnent. Alors, si l’ordre de Dieu les oblige d’abandonner au supplice les corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles… Tout cela est bien pur et bien innocent, et néanmoins l’Église abhorre tellement le sang, qu’elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auraient assisté à un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses. »

Voilà, dirons-nous avec M. de Maistre, « voilà une assez belle théorie ; mais voulez-vous de plus connaître, par l’expérience, le véritable esprit sacerdotal sur ce point essentiel ? Étudiez-le dans les pays où le prêtre a tenu le sceptre ou le tient encore. Des circonstances extraordinaires avaient établi en Allemagne une foule de souverainetés ecclésiastiques. Pour les juger sous le rapport de la justice et de la douceur, il suffirait de rappeler le vieux proverbe allemand : Il est bon de vivre sous la crosse[23]. Les proverbes, qui sont le fruit de l’expérience des peuples, ne trompent jamais. J’en appelle donc à ce témoignage, soutenu d’ailleurs par celui de tous les hommes qui ont un jugement et une mémoire. Jamais, dans ces pacifiques gouvernements, il n’était question de persécution, ni de jugements capitaux contre les ennemis spirituels de la puissance qui régnait.

« Mais que dirons-nous de Rome ?… Assurément, c’est dans le gouvernement des pontifes que le véritable esprit du sacerdoce doit se montrer de la manière la plus équivoque. Or, c’est une vérité universellement connue, que jamais on n’a reproché à ce gouvernement que la douceur. Nulle part on ne trouvera un régime plus paternel, une justice plus également distribuée, un système d’impositions à la fois plus humain et plus savant, une tolérance plus parfaite. Rome est peut-être le seul lieu de l’Europe où le Juif ne soit ni maltraité, ni humilié. À coup sûr, du moins, c’est celui où il est le plus heureux, puisqu’une autre phrase proverbiale appela de tout temps Rome, le paradis des Juifs.

« Ouvrez l’histoire : quelle souveraineté a moins sévi que celle de Rome moderne contre les délits antireligieux de toute espèce ? Même dans les temps que nous appelons d’ignorance et de fanatisme, jamais cet esprit n’a varié. Permettez-moi de vous citer seulement Clément IV, grondant, au pied de la lettre, le roi de France (qui était cependant saint Louis) sur les lois trop sévères, au jugement du pontife, que ce grand prince avait portées contre les blasphémateurs[24], le priant instamment, dans sa bulle du 12 juillet 1268, de vouloir bien adoucir ces lois, et disant encore au roi de Navarre, dans une bulle du même jour : Il n’est pas du tout convenable d’imiter notre très cher fils en Jésus-Christ, l’illustre roi des Français, au sujet des lois trop rigoureuses qu’il a publiées contre ces sortes de crimes[25].

« Voltaire, dans ces moments où le sens exquis dont il était doué n’était pas offusqué par la fièvre antireligieuse, a rendu plus d’un témoignage honorable au gouvernement des pontifes. Je veux vous en citer un très remarquable. Il est tiré du poème de la Loi naturelle, où l’on n’irait point le chercher sans en être averti :

            Marc-Aurèle et Trajan mêlaient au champ de Mars
Le bonnet du pontife au bandeau des Césars,
L’univers reposant sous leur heureux génie,
Des guerres de l’école ignorait la manie ;
Ces grands législateurs, d’un saint zèle animés,
Ne combattirent point pour leurs poulets sacrés.
Rome encore aujourd’hui, conservant ces maximes,
Joint le trône à l’autel par des nœuds légitimes.
Ses citoyens en paix, sagement gouvernés,
Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés[26]

 « Or, je vous le demande… comment serait-il possible qu’un caractère général d’une telle évidence se démentît sur un seul point du globe ? Doux, tolérant, charitable, consolateur dans tous les pays du monde, par quelle magie sévirait-il en Espagne, au milieu d’une nation éminemment noble et généreuse[27]? »

On le voit, l’Église a horreur du sang, et quand la sévérité des lois humaines s’appesantissait sur les hérétiques, elle invoquait toujours en leur faveur l’indulgence des juges. Sans nous arrêter davantage sur ce sujet, nous enregistrons une sentence de l’Inquisition[28], du genre le plus sévère, celle qui, sans ordonner (ce qui n’est pas possible), entraîne cependant la mort lorsqu’il s’agit d’un crime que la loi frappe du dernier supplice :

« Nous avons déclaré et déclarons l’accusé N. N. convaincu d’être hérétique-apostat, fauteur et recéleur d’hérétiques, faux et simulé confessant et impénitent relaps ; par lesquels crimes il a encouru les peines de l’excommunication majeure et de la confiscation de tous ses biens au profit de la chambre royale et du fisc de Sa Majesté. Déclarons de plus que l’accusé doit être abandonné, ainsi que nous l’abandonnons à la justice et au bras séculier que nous prions et chargeons très affectueusement, de la meilleure et de la plus forte manière que nous le pouvons, d’en agir à l’égard du coupable avec bonté et commisération[29]. »

Quelques remarques sur cet arrêt ne seront pas inutiles. On voit d’abord qu’il ne s’agit point de l’hérétique pur et simple, mais de l’hérétique apostat, c’est-à-dire du sujet espagnol convaincu d’avoir apostasié et d’en avoir donné des preuves extérieures, sans lesquelles il n’y aurait pas de procès. L’expression simulé confessant désigne le relaps, et l’on y voit que le coupable qui confesse son crime, qui dit : J’ai péché, je m’en repens, est toujours absous au tribunal de l’Inquisition (ce qui n’a pas d’exemple dans aucun autre tribunal de l’univers). S’il retourne aux mêmes erreurs après le pardon reçu, il est déclaré faux simulé confessant et impénitent relaps.

La confiscation des biens au profit de la chambre royale et du fisc de Sa Majesté indique que le tribunal de l’Inquisition est purement royal, malgré la fiction ecclésiastique, et ainsi toutes les belles phrases sonores sur l’avidité sacerdotale tombent à terre.

Qui osera traiter de vaine formule cette invitation finale à la miséricorde ? Si trop souvent elle est restée sans effet, qu’on n’accuse que la dureté et l’indifférence de ceux à qui elle était adressée.

Il est bon de remarquer une expression favorite de tous les écrivains qui ont parlé contre l’inquisition, et sur laquelle ils semblent s’être donné le mot. Cette expression consiste à nommer tous les coupables condamnés par ce tribunal, les victimes de l’inquisition. Ils ne sont cependant victimes que comme le sont tous les coupables du monde, qui marchent au supplice en vertu d’un jugement légal. Il faut même ajouter que l’Inquisition ne remet au bras séculier, pour les jugements capitaux, qu’à la dernière extrémité. « Le tribunal du Saint-Office n’abandonne au dernier supplice que les gens dont la conscience est perdue, et qui sont coupables et convaincus des plus horribles impiétés. » Telles sont les propres expressions d’un anonyme italien, qui écrivait en 1795[30].

Ici se place tout naturellement la discussion du chiffre des victimes de l’Inquisition, « infortunés qui, comme le dit Llorente, n’avaient commis d’autre crime peut-être que d’interpréter mieux l’Écriture et d’avoir une foi plus éclairée que les juges ». C’est par des déclamations de ce genre, et en produisant des chiffres énormes, qu’une certaine classe d’écrivains se sont toujours efforcés de rendre l’Inquisition odieuse, et d’intéresser en faveur de ceux qu’elle a condamnés. Mais ce n’est pas là le langage de l’histoire. Il est facile d’en juger par la nomenclature des diverses catégories de crimes dont connaissait le Saint-Office ; nomenclature dont, après M. Hefele, nous avons recueilli les éléments dans l’ouvrage de Llorente lui-même.

1° Sodomie ; 2° polygamie, – cas très fréquents en Espagne, par suite du contact des Maures ; 3° péchés de chair ordinaires, lorsque le séducteur avait fait accroire à sa complice que leur action n’était point un péché ; 4° mariage d’un prêtre ou d’un moine, lorsque ceux-ci avaient persuadé qu’ils pouvaient contracter mariage ou qu’ils avaient caché leur qualité ; 5° séduction d’une pénitente par son confesseur ; 6° cas où un ecclésiastique, après avoir péché avec une femme, conseillait à cette dernière de ne point confesser sa faute ; 7° exercice de fonctions ecclésiastiques par des laïques ; 8° administration du sacrement de la Pénitence par des diacres ; 9° usurpation frauduleuse du ministère de commissaire de l’inquisition ; 10° blasphème ; 11° vol d’église ; 12° usure ; 13° homicide et sédition, lorsque ces attentats avaient rapport aux affaires du Saint-Office ; 14° délits des employés du Saint-Office ; 15° contrebande en chevaux et en munitions fournis à l’ennemi en temps de guerre ; enfin, 16° une quantité innombrable de cas de sorcellerie, de magie, de confection de philtres amoureux, et en général de toute exploitation de la superstition populaire.

Telle est la longue liste des délits sur lesquels, outre le crime d’hérésie, les rois d’Espagne ont étendu quelquefois, contre le gré des grands inquisiteurs, la compétence du Saint-Office. Il s’ensuit nécessairement que le nombre de ceux qui furent condamnés pour hérésie doit déjà être de beaucoup diminué. Pour donner encore plus de poids à ce que nous avançons, nous n’aurions qu’à citer le chiffre des individus que le Saint-Office jugea pour crime de sorcellerie. Pour en donner une idée, M. Hefele rapporte, d’après Soldan, que dans une petite ville protestante d’Allemagne, à Nordlingen, sur une population de six mille âmes, on brûla, de 1590 à 1594, c’est-à-dire en quatre ans, trente-cinq sorcières. Or, en appliquant ces proportions à l’Espagne, le chiffre des sorcières brûlées pendant quatre ans seulement serait de cinquante mille au moins, c’est-à-dire vingt mille de plus que le nombre total de ceux qui, suivant Llorente, furent punis de mort pendant les trois cent trente années de l’existence de ce tribunal. Ce résultat nous fait du moins comprendre la large part qu’ont eue certainement les délits de sorcellerie, dans les condamnations capitales émanées de l’Inquisition….

Première partie

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6 commentaires sur “L’inquisition 2/4

  1. L'Aquinate
    2 décembre 2013

    NOTES :

    14 Correspondance de Grimm, 1er juin 1772, 1re partie, t. 2, p. 242 et 243.

    15 L. c. sup., p. 16 et 17.

    17 Fidelis expositio errorum M. Serveti et brevis eorum refutatio, ubi docetur, jure gladii coercendos esse haereticos.

    18 « Et même encore celui qui entreprendrait de les diffamer serait-il obligé de les connaître ? » (Note de M. de Maistre.)

    19 Ecclesia abhorret a sanguine.

    20 On appelle pays d’obédience, celui où le pape nomme aux bénéfices, et exerce une juridiction plus étendue.

    21 L. c. sup., p. 17 et 18.

    22 XIVe Lettre provinciale.

    23 Unterm Krummstabe ist gut wohnen.

    24 Voyez Du Cange, dans ses notes sur Joinville. – Saint Louis avait ordonné que les blasphémateurs auraient la langue percée avec un fer rouge.

    25 Sed fatemur quod in pœnis hujusmodi tam acerbis… charissimum in Christo filium nostrum regem Francorum illustrem non deceat imitari. (Dans Du Cange, 1. c. sup.)

    26 Voyez le poème de la Religion naturelle, 4e partie. – Voir la manière piquante et logique dont M. de Maistre (l. c.) relève la niaiserie et le non-sens des six premiers vers de cette citation de Voltaire (p. 24, 25 et 26, note 1).

    27 M. de Maistre, p. 17 à 25.

    28 Voyez la Inquisicion sin mascara (l’Inquisition dévoilée), Cadix, Niel, 1811, in-8o. – Cet ouvrage, qui est contre l’Inquisition, ne saurait être suspecté dans le cas présent (p. 180 et 191).

    29 Sur cette formule, chère à l’Église, selon l’expression de Van Espen, voyez de cet auteur : Jus Ecclesiast. Univ. Pari. II, tit. X, cap. IV, no 22.

    30 Il tribunale del Santo-Officio non abbandona all’ ultime supplicio che gente di perduta coscienza e rei delle più orribili impietà. (Della Punizion degli eretici, e del tribunale della santa Inquisizione, Roma, 1795, in-4o, p. 183.)

  2. Daniel PIGNARD
    13 décembre 2013

    Vous essayez de justifier les persécutions de l’église catholiques contre les hérétiques par la pratique courante de l’époque de brûler et de tuer et par le fait que des Protestants comme Calvin, Luther ou bien d’autres ont fait de même.
    Et bien, vous fier aux pratiques de l’époque ou encore aux ennemis des catholiques de l’époque pour justifier ces pratiques n’est pas acceptable pour un chrétien. En effet, ce qui guide un chrétien est l’écriture avec l’exemple du Christ et des apôtres, et qu’ont-ils fait en présence d’hérétiques ?

    « Quand il se trouve du jus dans une grappe, on dit: ne la détruis pas, car il y a là une bénédiction! » (Es 65:8)
    « Ne jugez de rien avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et manifestera les desseins des coeurs. » (1 Cor 4:5)

    En ne le faisant pas, ils ont sombré dans une persécution contre Dieu ainsi qu’il est écrit :
    « Je vous ai dit ces choses, afin qu’elles ne soient pas pour vous une occasion de chute. Ils vous excluront des synagogues; et même l’heure vient où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu. Et ils agiront ainsi, parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jn 16:1-3)
    Vous voyez donc d’après ce dernier texte qu’avec de bonnes intentions, on peut très bien être ennemi de Dieu. Et voyez aussi la raison, c’est parce qu’ils n’ont connu ni le Père, ni moi. Connaître la vierge ne semble donc pas primordial pour Jésus-Christ.

    Les apôtres et l’hérésie
    Aucun apôtre n’a agi de la sorte avec les hérétiques. Paul a réfuté les hérétiques mais il n’a pas brûlé ses lettres pour autant, quand bien même elles seraient mal interprétées. Il n’a pas non plus brûlé les hérétiques, mais il les a livré à Satan dans ses prières.
    « Cette conscience, quelques uns l’ont perdue, et ils ont fait naufrage par rapport à la foi. De ce nombre sont Hyménée et Alexandre, que j’ai livré à Satan, afin qu’ils apprennent à ne pas blasphémer. » (1 Tim 1:20)
    « Alexandre le forgeron m’a fait beaucoup de mal. Le Seigneur lui rendra selon ses oeuvres. Garde-toi aussi de lui, car il s’est fortement opposé à nos paroles. » (2 Tim 4:14-15)
    « De ce nombre sont Hyménée et Philète, qui se sont détournés de la vérité, disant que la résurrection est déjà arrivée, et qui renversent la foi de quelques uns. » (2 Tim 2:18)
    « De même que Jannès et Jambrès s’opposèrent à Moïse, de même ces hommes s’opposent à la vérité, étant corrompus d’entendement, réprouvés en ce qui concerne la foi. Mais ils ne feront pas de plus grands progrès; car leur folie sera manifeste pour tous, comme le fut celle de ces deux hommes. » (2 Tim 3:8-9)

    Pierre, votre pape préféré, n’a pas non plus demandé de brûler les hérétiques:
    « Il y a eu parmi le peuple de faux prophètes, et il y aura de même parmi vous de faux docteurs, qui introduiront des sectes pernicieuses, et qui, reniant le maître qui les a rachetés, attireront sur eux une ruine soudaine. … eux que menace depuis longtemps la condamnation, et dont la ruine ne sommeille point…. Le Seigneur sait donc délivrer de l’épreuve les hommes pieux, et réserver les injustes pour être punis au jour du jugement. » (2 Pi 2:1-9)

    Certes, des hommes ont brûlé des livres à bon escient, mais c’était leurs propres livres après leur conversion; Les apôtres ne les ont nullement obligés à le faire.
    « Et un certain nombre de ceux qui avaient exercé des arts magiques, ayant apporté leurs livres, les brûlèrent devant tout le monde. » (Ac 19:19)

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