+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

L’Inquisition 1/4

Par l’abbé BARTHELEMY Charles (XIXè s.)

Entre toutes les erreurs et tous les mensonges, ceux qui sont relatifs à l’Inquisition, et principalement à l’Inquisition espagnole, ont spécialement besoin de devenir l’objet d’un nouvel examen, à l’époque où nous vivons. Jamais, en effet, la déclamation et des préjugés de toute espèce n’ont rendu plus méconnaissables les données de l’histoire : on a confondu les choses qu’il est de la plus grande importance de distinguer ; enveloppé dans un commun anathème les actes et les intentions, les institutions et les abus ; jugé par les idées du siècle où l’on vit, ce qui ne peut être isolé du cadre des circonstances qui l’ont produit ; enfin, toujours, on peut le dire, confondu (malgré la distance immense qui les sépare) l’Inquisition ecclésiastique, dont l’origine remonte à la fin du XIIe siècle, et l’Inquisition politique établie en Espagne par Ferdinand le Catholique et Isabelle, en 1481.

Quelques incrédules modernes, échos des Protestants, veulent que saint Dominique ait été l’auteur, l’inventeur (pour ainsi dire) de l’Inquisition, et à ce sujet ils ont déclamé contre lui d’une manière furieuse. Le fait est cependant que saint Dominique n’a jamais exercé aucun acte d’inquisiteur[1], et que l’Inquisition, dont l’origine remonte au concile de Vérone, tenu en 1184[2], ne fut confiée aux Dominicains qu’en 1233, c’est-à-dire douze ans après la mort de saint Dominique.

L’hérésie des Manichéens, plus connus dans nos temps modernes sous le nom d’Albigeois, menaçant également, dans le XIIe siècle, l’Église et l’État, on envoya des commissaires ecclésiastiques pour rechercher les coupables ; ils s’appelèrent de là inquisiteurs. Innocent III approuva l’institution en 1204. Les Dominicains agissaient d’abord comme délégués du pape et de ses légats. L’Inquisition n’étant pour eux qu’un appendice de la prédication, ils tirèrent de leur fonction principale le nom de Frères-Prêcheurs, qui leur resta.

« Comme toutes les institutions destinées à produire de grands effets, l’Inquisition ne commença point par être ce qu’elle devint. Toutes ces sortes d’institutions s’établissent on ne sait comment. Appelées par les circonstances, l’opinion les approuve d’abord, ensuite l’autorité, qui sent le parti qu’elle en peut tirer, les sanctionne et leur donne une forme. C’est ce qui fait qu’il n’est pas aisé d’assigner l’époque fixe de l’Inquisition, qui eut de faibles commencements, et s’avança ensuite graduellement vers ses justes dimensions, comme tout ce qui doit durer[3]. »

Ce qu’on peut affirmer avec une pleine assurance, c’est que l’Inquisition proprement dite, l’Inquisition ecclésiastique, ne fut établie légalement, avec son caractère et ses attributions, qu’en vertu de la bulle Ille humani generis, de Grégoire IX, adressée au provincial de Toulouse, le 24 avril de l’année susdite 1233. Du reste, il est parfaitement prouvé que les premiers inquisiteurs, et saint Dominique surtout, n’opposèrent jamais à l’hérésie d’autres armes que la prière, la patience et l’instruction.

Il ne faut jamais confondre le caractère, le génie primitif d’une institution quelconque, avec les variations que les besoins ou les passions des hommes la forcent à subir dans la suite des temps. L’Inquisition est, de sa nature, bonne, douce et conservatrice : c’est le caractère universel et ineffaçable de toute institution ecclésiastique. Mais si la puissance civile, adoptant cette institution, juge à propos, pour sa propre sûreté, de la rendre plus sévère, l’Église n’en répond plus[4].

Vers la fin du XVe siècle, le judaïsme avait jeté de si profondes racines en Espagne, qu’il menaçait d’étouffer entièrement la nationalité de ce pays. « Les richesses des judaïsants, leur influence, leurs alliances avec les familles les plus illustres de la monarchie, les rendaient infiniment redoutables : c’était véritablement une nation renfermée dans une autre[5]. » Le mahométisme augmentait prodigieusement le danger ; l’arbre avait été renversé en Espagne, mais les racines vivaient. Il s’agissait de savoir s’il y aurait encore une nation espagnole ; si le judaïsme et l’islamisme se partageraient ces riches provinces ; si la superstition, le despotisme et la barbarie remporteraient encore cette épouvantable victoire sur le genre humain. Les juifs étaient à peu près maîtres de l’Espagne ; la haine réciproque était portée à l’excès ; les cortès demandèrent contre eux des mesures sévères. En 1391, ils se soulevèrent, et l’on en fit un grand carnage. Le danger croissant tous les jours, Ferdinand le Catholique n’imagina, pour sauver l’Espagne, rien de mieux que l’Inquisition. Isabelle y répugna d’abord, mais enfin son époux l’emporta, et Sixte IV expédia les bulles d’institution, en l’année 1478[6].

Tels sont en peu de mots les faits qui déterminèrent l’établissement de l’Inquisition politique en Espagne ; il ne faut pas confondre cette Inquisition purement politique avec l’Inquisition religieuse, créée en 1233.

Avant d’aller plus loin, nous devons faire remarquer que nous consultons surtout des témoins impartiaux, souvent même ennemis du tribunal devenu si fameux dans les derniers temps. Les esprits les plus libéraux et les plus philosophiques de l’Espagne, tels que Pierre Martyr et Zurita, ont donné à l’Inquisition des éloges qu’ils auraient pu taire. Chose plus remarquable encore, c’est Llorente, le plus fougueux ennemi de l’Inquisition[7], qui nous fournit les faits qui servent à combattre les erreurs et les mensonges amoncelés contre cette célèbre institution ; enfin, comme l’a très bien dit M. de Maistre[8], « le monument le plus honorable pour l’Inquisition » est précisément le rapport officiel en vertu duquel ce tribunal fut supprimé, en l’année 1812, par « ces cortès, de philosophique mémoire, qui, dans l’exercice passager de leur puissance absolue, n’ont su contenter qu’eux-mêmes ».

Si l’on considère l’esprit de cette assemblée, et en particulier celui du comité qui porta la parole, on conviendra que tout aveu favorable à l’Inquisition et parti de cette autorité, ne souffre pas de réplique raisonnable.

Rappelons-nous sans cesse cette vérité fondamentale, que l’Inquisition fut, dans son principe, une institution demandée et établie par les rois d’Espagne, dans des circonstances difficiles et extraordinaires[9]. Le comité des cortès de 1812 l’avoue expressément ; « mais, dit-il, les circonstances ayant cessé, l’Inquisition est devenue inutile[10]. » Donc ces causes existaient anciennement, et justifièrent l’institution du tribunal dont ces lignes forment l’histoire. Ayons toujours présente à l’esprit cette observation importante, qui est un des axiomes politiques les plus incontestables : « Jamais les grands maux politiques, jamais surtout les attaques violentes portées contre le corps de l’État, ne peuvent être prévenues ou repoussées que par des moyens pareillement violents. » Dans tous les dangers imaginables, tout se réduit à la formule romaine : Videant consules, ne respublica detrimentum capiat (« Que les consuls veillent à la sûreté de l’État »). On sait que cette formule terrible les investissait sur-le-champ d’un pouvoir sans bornes. Si l’on pense aux sévérités de Torquemada, sans songer à tout ce qu’elles prévinrent, on cesse de raisonner.

Il s’en faut bien pourtant que nous nous fassions l’apologiste quand même des inquisiteurs de Séville (ce fut dans cette ville que fut établi le premier tribunal d’inquisition). Ils usèrent, dans l’exercice de leurs fonctions, de rigueurs excessives, d’une sévérité justement blâmée ; de rudes remontrances leur furent adressées par le pape Sixte IV. Mais est-ce à dire que dès lors nous admettions aussi tout ce qui s’est débité sur ce point ? L’impartialité nous le défend.

Comment, par exemple, en croirions-nous Llorente, lorsqu’il dit que dans la seule année 1481, la seule Inquisition de Séville ne fit pas brûler moins de deux mille personnes, uniquement dans les diocèses de Séville et de Cadix ? Il cite, il est vrai, à l’appui de son assertion, le célèbre historien et jésuite espagnol Mariana ; mais, en consultant de nouveau l’ouvrage même de Mariana, nous trouvons que ce nombre de deux mille est celui des personnes brûlées sous Torquemada, c’est-à-dire pendant tout le temps que Torquemada fut inquisiteur, et dans toute l’étendue de sa juridiction, qui embrassait les provinces de Castille et de Léon. L’historien Pulgar, contemporain de ces évènements, est d’accord avec Mariana. Après avoir rapporté que Torquemada fonda des tribunaux dans les villes de Castille, d’Aragon, de Valence et de Catalogne, il dit : « Ceux-ci soumirent l’hérésie à l’Inquisition… sommèrent tous les hérétiques de se faire connaître de plein gré… sur quoi quinze mille se dénoncèrent eux-mêmes et furent réconciliés avec l’Église par la pénitence. Quant à ceux qui avaient attendu la dénonciation, on faisait leur procès, et s’ils venaient à être convaincus, on les livrait à la justice séculière. Environ deux mille de ces derniers furent, en diverses fois (en diversas veces) brûlés en divers endroits et villes. » Enfin, nous trouvons un témoignage analogue dans un autre contemporain, Marino Siculeo.

Que devient maintenant l’affirmation de Llorente ? Que faut-il en penser, surtout si nous faisons encore remarquer que, précisément en l’année 1481, où il prétend que Torquemada fit brûler tant de monde, Torquemada n’était même pas encore inquisiteur ?

Bornée d’abord dans son action aux seuls juifs déguisés, c’est-à-dire à ceux qui, après avoir reçu le baptême et faisant extérieurement profession de christianisme, demeuraient en secret attachés aux croyances et au culte mosaïques, l’Inquisition espagnole vit bientôt sa juridiction envelopper tous les juifs sans exception. Tel fut l’effet du décret de bannissement lancé par Ferdinand et Isabelle contre tous les disciples du Talmud qui ne recevraient point le baptême. Ce décret est de 1492, époque à laquelle Grenade venait d’être conquise. Les causes et les circonstances de cet acte n’ont aucun rapport direct aux annales du saint-office ; c’est la politique de Ferdinand et d’Isabelle qui en est responsable. Au reste, ils assument de leur propre mouvement cette responsabilité, dans l’édit d’expulsion, en ces termes : « Ce n’est qu’après avoir entendu l’avis d’un nombre considérable d’hommes importants et sages, soit ecclésiastiques, soit laïques, et après avoir longtemps réfléchi, que nous avons décidé cette mesure. » Est-il étonnant, en effet, qu’en présence, d’une part, de l’infatigable prosélytisme par lequel les juifs cherchaient sans cesse encore non seulement à ramener à eux les maraños (juifs baptisés), mais à gagner même les vieux chrétiens et à judaïser toute l’Espagne ; de l’autre, des envahissements incessants par lesquels ils menaçaient de monopoliser toute la richesse nationale, toutes les sources de la prospérité publique ; est-il étonnant qu’hommes de foi et hommes d’État se soient trouvés d’accord sur la nécessité d’un pareil coup ?

« Ainsi, selon la judicieuse réflexion de M. Hefele, le bien public, ce mot dont l’influence magique sert à protéger, même au XIXe siècle, mainte violation de la justice et de la liberté religieuse, le bien public parut d’autant plus exiger le bannissement des juifs, que peut-être, par suite des rigueurs passées, l’on avait perdu l’espoir de les transformer jamais en paisibles citoyens, et d’arrêter l’élan de leur prosélytisme. »

C’était plus que du prosélytisme de la part des juifs. Quelle signification, d’ailleurs, dans ce fait bien avéré qu’en 1473 les juifs tentèrent de se faire livrer à prix d’argent la forteresse de Gibraltar, qui est la clef de l’Espagne[11] ?

Une suite d’actes de vengeance, de barbare et odieux fanatisme : des croix mutilées, des hosties consacrées profanées, des enfants chrétiens crucifiés, firent cesser toute hésitation à l’égard de la conduite à suivre vis-à-vis des juifs. En 1485, on avait déjà découvert à Tolède une conspiration ayant pour but de s’emparer de la ville le jour de la Fête-Dieu, et d’exterminer tons les chrétiens. Les juifs tentèrent vainement de conjurer l’orage suspendu sur leurs têtes, en offrant à Ferdinand une forte somme d’argent. Le 31 mars 1492, fut promulgué un édit qui enjoignait à tout juif refusant d’embrasser le christianisme, de quitter l’Espagne avant le 31 juillet de la même année. Ferdinand s’engageait à fournir gratuitement à tous les émigrants les moyens de s’en aller, et il tint généreusement parole.

Un grand nombre de juifs préférèrent l’exil au baptême ; mais à quel chiffre faut-il s’arrêter ? Selon Llorente, il aurait été de 800 000 ; et cet historien peu consciencieux prétend encore fortifier son dire de l’autorité de Mariana. Mariana, non seulement n’accepte pas le chiffre de 800 000 ; il le déclare exagéré et indigne de la moindre foi. Ferreras, autre historien espagnol, nous donne le chiffre exact des juifs qui durent quitter l’Espagne ; après avoir détaillé le nombre des émigrants par province, il arrive au total de 30 000 familles, ce qui fait environ 100 000 personnes.

Quelques mots maintenant sur ce qu’on a appelé la persécution des Maures d’Espagne. Après la prise de Grenade, Ferdinand et Isabelle s’étaient engagés à laisser aux Maures la propriété de leurs mosquées et le libre exercice de leur religion. « Les souverains espagnols, au dire de M. Hefele, ne pensèrent point qu’ils violeraient leur parole en donnant aux deux évêques les plus vertueux de leurs États, à Ximénès et Talavera, la mission de gagner les Maures au christianisme par la persuasion et l’instruction. Que l’on accordât aux convertis des avantages civils et matériels extraordinaires, les Maures de vieille roche pouvaient le regretter ; mais, certes, ce fait ne constituait d’aucune manière une violation du traité fait avec eux. » Furieux à la vue des résultats obtenus par ces moyens de conversion, les Maures y répondirent par des insurrections menaçantes dans l’Albaycin, les Alpujarres et la Sierra-Vermeja. Ils annulaient ainsi les premiers le contrat de 1492, et les rois d’Espagne étaient évidemment déliés des promesses qu’ils leur avaient faites : ceux-ci avaient désormais le droit de considérer les Maures comme des rebelles, et de les traiter en conséquence. Cependant ils voulurent se montrer cléments, et pour tout châtiment ils mirent les insurgés dans l’alternative de se faire chrétiens ou d’émigrer, sans préjudice de leur fortune, sauf à payer un impôt de dix florins par tête. Presque tous prirent le parti de rester et reçurent le baptême, de sorte que l’ancien royaume de Grenade ne compta plus de Maures mahométans. Ces derniers cependant étaient encore nombreux dans les provinces de Castille et de Léon. Ferdinand et Isabelle ne les traitèrent pas d’abord aussi sévèrement que leurs compatriotes de Grenade : ils se bornèrent à leur défendre tout contact avec les Moriscos, ou Maures baptisés. Mais peu après, le 12 février 1502, un édit royal les mit dans l’alternative d’embrasser le christianisme ou de partir pour l’exil. La majorité, cette fois encore, se fit baptiser.

Cette mesure, que M. Hefele qualifie de sévère et de dure, fut, dit-on, conseillée par le successeur de Torquemada, don Diego de Deza, de l’ordre de Saint-Dominique. Entraîné par son zèle, ce dernier voulut encore persuader au roi et à la reine d’établir à Grenade un tribunal d’Inquisition ; mais tout ce qu’Isabelle accorda, ce fut que les Morisques de Grenade relèveraient de la juridiction du tribunal de Cordoue, et encore seulement pour le cas d’une apostasie complète ; elle ne voulait pas qu’on pût les inquiéter pour de légères infractions. Ce privilège ne tarda pas à être accordé aux Morisques de Castille, de Léon et d’Aragon, et ce ne fut pas un leurre ; les Maures ont sur ce point rendu eux-mêmes justice à l’Inquisition. Dans une déclaration présentée par les Morisques de Castille et de Léon au grand inquisiteur Manrique, quatrième successeur de Torquemada, on trouve une preuve incontestable de ce que nous avançons : « Tous vos prédécesseurs (lit-on dans ce document) nous ont constamment traités avec équité et pris sous leur protection. » Or, c’est Llorente qui l’atteste, Manrique usa à leur égard de la même douceur, tellement qu’à la faveur de cette tolérance, la plupart des Morisques de Grenade abandonnèrent la foi.

Pour apporter remède à un tel état de choses, on établit, en 1526, à Grenade même, un tribunal d’inquisition : cependant on n’en continua pas moins à user de bonté, comme par le passé, à l’égard des relaps. Le pape Clément VII s’occupa de les instruire, tandis que Charles-Quint, de son côté, décrétait, que les biens des apostats ne seraient point confisqués, mais conservés à leurs enfants, et, qu’en tout cas, il ne serait pas permis de les abandonner au bras séculier pour leur infliger la peine de mort ou tout autre châtiment. Philippe II suivit l’exemple de son père, et sous son règne les Morisques jouirent de la même indulgence. Il n’y eut du vivant de ce prince pas un seul cas de peine capitale pour cause d’apostasie. Il ne fallut rien moins qu’un nouveau soulèvement des Morisques de Grenade, qui nommèrent roi un descendant de leurs anciens souverains, pour motiver enfin, de la part des rois d’Espagne, des mesures sévères.

« Après cela, dit M. Hefele, les papes tels que Grégoire XIII cherchèrent encore à gagner les Morisques par la douceur ; mais cette bienveillante intervention fut si peu suivie d’une conversion sincère et durable, qu’au contraire, par des soulèvements nouveaux, par des alliances avec les Maures d’Afrique, ils amenèrent eux-mêmes leur expulsion totale de l’Espagne, sous Philippe III, en 1609. Déjà un roi de France, le pénétrant François Ier, avait donné ce conseil à Charles-Quint. » Le bannissement des Maures fut approuvé et considéré comme une nécessité d’État, par les hommes les plus éclairés que l’Espagne possédât alors.

Passons maintenant à la partie spécialement critique du savant travail de M. Hefele. Celle-ci est de la plus grande importance. L’auteur y corrobore la discussion, de recherches pleines d’intérêt et de judicieuses remarques. Le premier, il a tracé bien nettement la véritable physionomie du Saint-Office espagnol.

Si (comme on l’a dit si souvent) l’on voit produire tant d’appréciations absurdes et injustes sur l’Inquisition, c’est qu’au lieu de mettre cette institution en regard des principes du XVe et du XVIe siècle, on la transporte en plein XIXe siècle. Et pourtant, quelle différence profonde entre ces deux époques ! « L’on ne peut nier que, depuis cent ans environ, il y ait quelque tendance à voir dans les incrédules et les mécréants de toute espèce, les meilleurs citoyens ; au Moyen Âge, au contraire, et c’est là la base de l’Inquisition, toute déviation en matière religieuse était considérée comme un crime de lèse-majesté ; pour inspirer de la confiance, pour être un bon citoyen, il fallait professer la religion de l’ÉtatCujus est regio illius et religio, tel était le principe universellement admis et suivi dans la pratique[12]. »

C’est précisément la secte qui se glorifie d’avoir acquis aux sociétés modernes le bienfait de la liberté religieuse, qui offre, dès ses débuts, la consécration la plus remarquable de ce principe.

Luthérien jusqu’en 1563, l’électeur Frédéric III embrasse alors le calvinisme. Aussitôt il contraint tous ses sujets de se conformer à son changement ; ceux qui s’y refusent sont expulsés de son territoire. Treize ans plus tard, Louis, son fils, revient au luthérianisme orthodoxe : alors il chasse tous les ministres calvinistes et impose de force à son peuple les idées luthériennes (1576). En 1583, l’électeur Jean-Casimir releva le calvinisme, et le Palatinat dut entrer dans cette nouvelle phase. Tels se montrèrent les premiers protecteurs du protestantisme : assurément, Ferdinand le Catholique n’a rien à craindre du parallèle.

Nous pourrions encore corroborer l’assertion précitée sur l’esprit du Moyen Âge, en inscrivant ici cet article important de la paix de Passau (1552), par lequel chaque puissance allemande recevait le droit de mettre ses sujets dans l’alternative, ou d’embrasser la religion du souverain, ou de sortir de ses États après avoir payé une certaine somme d’argent. Voilà une imitation de la conduite de Ferdinand vis-à-vis des Maures d’Espagne. Ce fut précisément cet article de la paix de Passau qui concourut de la manière la plus active à la diffusion de la réforme en Allemagne. Les princes protestants traitaient avec sévérité tous ceux qui n’acceptaient que pour la forme les changements religieux par eux introduits, ou qui tentaient le moindre effort pour le retour de l’ancienne religion[13].

Suite…

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  4. 1 Voyez le savant dominicain Échard : Scriptores ordinis praedicatorum. – Le P. Lacordaire : Vie de saint Dominique, p. 118 et suiv. – Et l’analyse bien faite d’un excellent travail de M. Hefele, professeur à Tubingue, sur l’Origine de l’Inquisition et sur le Saint-Office d’Espagne, dans le Correspondant de 1850 (décembre), p. 321 à 337. – 1851 (octobre), 37 à 54, et p. 65 à 89.
    Le titre de l’ouvrage de M. Hefele est : Le cardinal Ximénès et la situation de l’Église d’Espagne à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe. Un fort vol. in-8, 1844. À Tubingue, chez R. Laupp.
    2 Fleury : Histoire Ecclésiastique, livre LXXIII, n° LIV.
    3 J. de Maistre : Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole (édit. de 1837), p. 4 et 5.
    4 Ibidem, ut supra, p. 6.
    5 Por la rigueza e poder, que gozaban, y por sus enlaces con las familias ilustres y distinguidas de la monarquia era verdadamente un pueblo incluido in otro pueblo, etc. (Informe sobre el Tribunal de la Inquisicion, etc., Cadix, 1812. Rapport officiel en vertu duquel le tribunal de l’Inquisition espagnole fut supprimé, en 1812, par les Cortès.)
    6 Ibid., p. 27.
    7 Voyez sur cet écrivain, dont le caractère est fort peu honorable, l’excellente notice de M. Royé. (Biographie universelle, t. 72. Supplément, p. 47 à 54.) Llorente est mort dans la première moitié du XIXe siècle.
    8 Loc. cit., p. 37.
    9 Hallandose in circumstancias tan difficiles y extraordinarias. (Rapport, p. 37.)
    10 Mas no existendo estas causas, en los tiempos presentes, etc. (Ibid.)
    11 Voyez le tableau vrai et détaillé de l’influence des juifs sur l’Espagne, au temps de Ferdinand le Catholique, et bien auparavant encore. Le Correspondant, 1850 (décembre), p. 335 et 336, et plus haut, passim. Ces articles, déjà cités, sont de M. A. Sisson.
    12 A. Sisson : le Correspondant, 1851, p. 53, t. XXIX.
    13 Voyez A. Varillas : Histoire des Révolutions arrivées en Europe en matière de religion.

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Cette entrée a été publiée le 29 novembre 2013 par dans Mensonges historiques, Sur l'inquisition, et est taguée , , .
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