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« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

La légende tragique de Giordano Bruno 1/2

giodarno brunoS’il est un exemple frappant de la témérité avec laquelle, parfois, les historiens et les érudits acceptent des faits douteux sur des témoignages suspects, c’est la manière dont s’est formée la croyance à la mort tragique de Giordano Bruno. À dire vrai, cette croyance est née un peu tard ; en effet, si, comme on le croit vulgairement, le célèbre philosophe a péri à Rome sur un bûcher, son supplice aurait eu lieu en 1600 ; or l’histoire de cette mort tragique (dont personne ne semble avoir entendu parler à cette époque) n’apparaît dans la seconde moitié du dix-septième siècle qu’à l’état de récit incertain et invérifiable[1]. Puis voici qu’en 1701 elle prend de la consistance, à l’occasion de la publicité donnée par les Actes littéraires à un document qui pourrait bien être apocryphe. (C’est une lettre attribuée à Gaspard Schopp, lettre dont nous discuterons plus loin l’authenticité.) Toutefois ce document, et l’histoire du supplice de Bruno qui s’y trouve racontée tout au long, rencontrèrent encore des incrédules. Sans parler d’un érudit Hagmius ou Haym, qui dans un ouvrage sur les livres rares de l’Italie, rapporte que Bruno n’aurait été brûlé… qu’en effigie, un critique d’une autorité incontestable, Bayle déclare en 1702[2] que le récit donné sur la foi de Gaspard Schopp a bien l’air d’une fausseté[3]. Le dictionnaire de Moréri, comme celui de Bayle, ne parle du supplice de Bruno que sous toutes réserves[4]. Comment ce qui était douteux au temps de Bayle est-il devenu aujourd’hui l’objet d’une croyance universelle ? Serait-ce que l’on aurait découvert un document nouveau pour éclairer la question ? En aucune façon. On a sans doute fait beaucoup de recherches ; on a trouvé des documents sur la vie de Bruno, sur sa captivité à Venise[5], que nous ne songeons pas à contester ; mais en fait de témoignages sur son prétendu supplice, on n’a trouvé absolument rien de nouveau ; on est toujours réduit à la lettre qui porte le nom de Gaspard Schopp[6]. La question en est donc toujours où elle en était au temps de Bayle ; et si on affirme avec un tel ensemble ce qui paraissait douteux il y a deux siècles, c’est que la critique est devenue moins difficile, au moins sur ce point. Chacun répète ce qui s’est dit avant lui, et toutes les histoires de la philosophie, tous les dictionnaires biographiques nous donnent, avec une assurance absolue, la date, le lieu, les circonstances du supplice de Bruno. Si quelqu’un ose élever un doute et pousse l’indiscrétion jusqu’à demander des preuves, on lui répond qu’il fausse l’histoire par esprit de parti[7].

À ce concert d’affirmations, nous opposons le doute le plus radical. Nous doutons, parce que le supplice de Bruno ne se trouve attesté que par la lettre de Schopp, et que l’authenticité de cet unique document n’a jamais été démontrée.

I

TEXTE DE LA LETTRE ATTRIBUÉE À SCHOPP

ORIGINE MYSTÉRIEUSE DE CE DOCUMENT

ABSENCE TOTALE DE PREUVES EXTRINSÈQUES EN FAVEUR DE SON AUTHENTICITÉ

Cette lettre, d’où on a tiré toute l’histoire vraie ou supposée du supplice de Bruno, est datée de Rome, 17 février 1600. C’est à un savant jurisconsulte allemand, Rittershusius ou Rittershausen, que Gaspard Schopp est censé l’avoir adressée. Avant de discuter son authenticité, citons le texte de ce document ; nous en empruntons la traduction à M. Cousin (Revue des Deux Mondes, nov. 1843).

Gaspard Schopp à son ami Conrad Rittershausen

« Ce jour me fournit un nouveau motif de vous écrire. Giordano Bruno, pour cause d’hérésie, vient d’être brûlé vif en public, dans le champ de Flore, devant le théâtre de Pompée… Si vous étiez à Rome en ce moment, la plupart des Italiens vous diraient qu’on a brûlé un luthérien, et cela vous confirmerait sans doute dans l’idée que vous vous êtes formée de notre cruauté. Mais, il faut bien que vous le sachiez, mon cher Rittershausen, nos Italiens n’ont pas appris à discerner entre les hérétiques de toutes les nuances ; quiconque est hérétique, ils l’appellent luthérien, et je prie Dieu de les maintenir dans cette simplicité qu’ils ignorent toujours en quoi une hérésie diffère d’une autre. […] J’aurais peut-être cru moi-même, d’après le bruit général, que Bruno était brûlé pour cause de luthéranisme, si je n’avais été présent à la séance de l’inquisition où sa sentence fut prononcée, et si je n’avais ainsi appris de quelle hérésie il était coupable… (Suit un récit de la vie et des voyages de Bruno et des doctrines qu’il enseignait.)… Il est impossible de faire une revue complète de toutes les monstruosités qu’il a avancées, soit dans ses livres, soit dans ses discours. Pour tout dire en un mot, il n’est pas une erreur des philosophes païens et de nos hérétiques anciens ou modernes qu’il n’ait soutenue… À Venise, enfin, il tomba entre les mains de l’inquisition ; après y être demeuré assez longtemps, il fut envoyé à Rome, interrogé à plusieurs reprises par le saint office, et convaincu par les premiers théologiens. On lui donna d’abord quarante jours pour réfléchir ; il promit d’abjurer, puis il recommença à soutenir ses folies, puis il demanda encore un autre délai de quarante jours ; enfin il ne cherchait qu’à se jouer du pape et de l’inquisition. En conséquence, environ deux ans après son arrestation, le 9 février dernier, dans le palais du grand inquisiteur, en présence des très illustres cardinaux du saint-office (qui sont les premiers par l’âge, par la pratique des affaires, par la connaissance du droit et de la théologie), en présence des théologiens consultants et du magistrat séculier, le gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de l’inquisition, et là il entendit à genoux le texte de la sentence prononcée contre lui. On y racontait sa vie, ses études, ses opinions, le zèle que les inquisiteurs avaient déployé pour le convertir, leurs avertissements fraternels, et l’impiété obstinée dont il avait fait preuve. Enfin il fut dégradé, excommunié et livré au magistrat séculier, avec prière toutefois qu’on le punit avec clémence et sans effusion de sang. À tout cela Bruno ne répondit que par ces paroles de menace : La sentence que vous portez vous trouble peut-être en ce moment plus que moi. Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison : là on s’efforça encore de lui faire abjurer ses erreurs. Ce fut en vain. Aujourd’hui, donc, on l’a conduit au bûcher. Comme on lui montrait l’image du Sauveur crucifié, il l’a repoussée avec dédain et d’un air farouche. Le malheureux est mort au milieu des flammes, et je pense qu’il sera allé raconter dans ces autres mondes qu’il avait imaginés comment les Romains ont coutume de traiter les blasphémateurs et les impies. Voilà, mon cher ami, de quelle manière on procède chez nous contre les hommes, ou plutôt contre les monstres de cette espèce. Rome, le 17 février 1600[8]. »

Certes, voilà un récit dramatique et fort bien composé. S’il n’est pas de Schopp, il est certainement d’un lettré aussi habile que lui. Toutes les circonstances sont disposées avec naturel ; et l’intérêt du récit, en s’emparant de l’esprit, surprend la croyance ayant tout examen. Mais la critique, dont le devoir est d’examiner, ne doit pas laisser surprendre sa croyance ; et, avant d’ajouter foi à l’histoire que renferme cette lettre, il importe de savoir s’il y a des raisons pour qu’elle soit véridique. Nous voulons bien croire, mais seulement à bon escient, sur bons et valables témoignages.

Si jamais on venait à démontrer que Gaspard Schopp est véritablement l’auteur de cette lettre, ce témoignage aurait réellement de la valeur. En effet, malgré le peu de confiance qu’inspire par lui-même le caractère de ce personnage, l’un des plus effrontés calomniateurs qui aient jamais déshonoré la littérature[9], cependant on pourrait dire avec Brucker et avec M. Émile Saisset, que Schopp, en 1600, était tout dévoué à l’Église ; il n’aurait donc pas inventé un fait qui devait irriter les luthériens d’Allemagne et leur fournir une arme contre la cour de Rome[10]. Mais peu importe que Schopp ait pu mentir ou non, si la lettre n’est pas de lui. On la lui attribue, parce que son nom y est, comme s’il n’y avait jamais eu de faux ni de mystifications littéraires ; mais on n’a jamais donné une seule raison pour établir qu’elle fût authentique : en revanche il nous semble qu’il y a deux graves raisons pour qu’elle ne le soit pas :

1° elle a été trouvée dans des circonstances mystérieuses qui ne permettent pas de remonter à son origine ; 2° elle contient plusieurs passages qu’il est difficile d’attribuer à un ami de la cour de Rome.

Personne ne cita jamais cette lettre, personne ne paraît en avoir eu la moindre connaissance dans la première partie du dix-septième siècle. Le premier écrivain qui en parle était un pasteur luthérienJean-Henri Ursin, né à Spire en 1608, mort en 1667 ; il la cite dans la préface de ses Commentaires sur Zoroastre[11]. Mais où et comment a-t-il déterré cette pièce et ce récit tragique dont personne n’avait, semble-t-il, entendu parler jusque-là[12] ? En a-t-il trouvé le manuscrit ? Nullement. L’a-t-il extraite d’un livre ayant quelque autorité ? Pas davantage. Brucker (que nous citons volontiers, car il partage l’opinion que nous combattons), Brucker va nous édifier sur ce point. Cette lettre de Gaspard Schopp a été découverte dans un livre imprimé en Allemagne, intitulé Machiavellizatio, livre très rare, qui porte un faux nom d’auteur, une fausse date, une fausse indication du lieu où il a été édité[13]. C’est à la fin de ce volume que se trouve imprimé la lettre de Schopp à RittershausenDans de pareilles conditions, qui nous assure que cette lettre n’est pas aussi fictive que le nom de l’auteur, la date et l’indication du lieu ? Et sommes-nous bien exigeants quand nous demandons des preuves d’authenticité[14] ?

C’est donc avec Jean Ursin que l’histoire (ou la légende) du bûcher de Giordano Bruno commença à se former et à se répandre. Mais ses commencements furent obscurs et difficiles. Vers 1680, un érudit, connu sous le nom de Nicodemus, essaya de vérifier les assertions que Jean Ursin avait publiées sur la foi de la lettre de Schopp. Il paraît qu’il ne trouva pas de preuves. « Le sieur Nicodème, dit Bayle, dans ses Additions à la bibliothèque de Naples, dit qu’on ne sait pas certainement si tout ce que Jean Ursin débite est véritable. Voilà qui est singulier. On ne sait pas, au bout de quatre-vingts ans, si un Jacobin a été brûlé à Rome en place publique pour ses blasphèmes. Il n’y a pas loin de l’incertitude à la fausseté dans les faits de cette nature[15]. »

C’est, avons-nous dit, en 1701 que cette tradition du supplice de Bruno, jusque-là incertaine et nébuleuse, prend de la consistance et arrive à son plein épanouissement. Ce n’est pas qu’on ait découvert un document nouveau ; mais on donna de la publicité à celui que Jean Ursin avait déjà cité. On alla exhumer la lettre de Schopp. Du livre rare où elle gisait, où Jean Ursin l’avait consultée, Struvius la transporta au grand jour, en la publiant dans les Actes littéraires. Pour avoir plus de publicité, le récit attribué à Schopp n’avait ni plus d’authenticité ni plus de certitude ; mais il eut plus de lecteurs, et par conséquent plus de croyants. Toland, en Angleterre, Mathurin Veyssière de la Croze (moine apostat réfugié en Allemagne) et, en France, Nicéron admettent, comme Struvius, l’authenticité de la lettre et la véracité de l’auteur[16]. Il semblerait que l’Italie, où l’on était peut-être plus à même de juger, se soit laissé entraîner la dernière au courant de l’opinion dominante. Car c’est en 1726 qu’un bibliophile italien, Haymius, donnait, au sujet de Bruno, une version fort différente[17]et prétendait que ce philosophe n’avait été exécuté qu’en effigie. Brucker demande, à ce sujet, sur quelle autorité s’appuie Haymius pour émettre cette supposition. Nous pouvons demander à notre tour sur quelle autorité s’appuie Brucker pour supposer l’authenticité de la lettre de Schopp ; car le savant auteur de l’Histoire critique de la philosophie se borne à discuter la véracité de l’auteur ; pour l’authenticité, il la présume et ne pose même pas la question ; pourtant c’est un problème qui devait naturellement se présenter à son esprit ; car c’est lui qui nous apprend dans quelles circonstances singulières et dans quel étrange livre ce document a été découvert.

De nos jours, M. Bartholmess[18] et M. Cousin[19] sont aussi affirmatifs que Brucker. Mais, comme lui, ils commettent une pétition de principe en supposant l’authenticité de la lettre attribuée à SchoppSupposer le problème résolu n’est pas une méthode admise en critique.

Rendons cette justice à M. E. Saisset qu’il n’a pas fait abstraction de la question d’authenticité. Mais il ne la pose qu’incidemment, et la résout bien rapidement, par une note de trois lignes et demie. Dans un savant article de la Revue des Deux Mondes[20], consacré à Bruno, il analyse le document de Venise, qui éclaire son histoire depuis 1592 jusqu’en 1598. Il passe ensuite à la lettre de Schopp ; il reconnaît que, même après les recherches de M. Bartholmess, la lettre de Schopp est encore le seul document que nous possédions sur Bruno après son arrivée à Rome ; mais ce témoignage lui suffit. Enfin il ajoute en note : « On a contesté l’authenticité de la lettre de Scioppius ; on a voulu révoquer en doute le supplice et même la prison de Bruno. La découverte du document de Venise réduit à néant ces vaines dénégations de l’esprit de parti[21]. »

C’est bien vite instruire une affaire ! Sans doute le document de Venise réduit au silence ceux qui contesteraient la captivité de Bruno à Venise. Mais nous ne concevons pas comment il réduirait au silence ceux qui contestent le supplice de Bruno, ou ceux qui doutent de l’authenticité de la lettre de Schopp. En quoi un document, qui s’arrête en 1598, pourrait-il établir l’authenticité d’une lettre qui est datée du 17 février 1600 ? En vérité, on croit rêver quand on voit de tels arguments. Et par quel prodige d’induction pourrait-on, de la captivité du philosophe à Venise, inférer qu’il a été brûlé à Rome ? Sans doute le document de Venise nous apprend que l’inquisition de Rome, dès 1592, réclama des Vénitiens l’extradition de Bruno et l’obtint en 1598 : mais faut-il en conclure qu’en le réclamant pour le juger, elle le réclamait pour le brûler ? D’un conflit de juridiction élevé en 1592, conclure qu’il y a eu condamnation à mort en 1600, c’est là une de ces hardiesses de logique qui dépassent toute mesure. Et, si l’on veut s’assurer, par un illustre exemple, que l’inquisition romaine pouvait demander l’extradition d’un prisonnier et le citer à son tribunal sans avoir aucune intention sinistre à son égard, il suffit de se rappeler Campanella. Ce philosophe, aussi célèbre que Bruno, avait été jeté dans les cachots de Naples par les Espagnols ; il avait été mis à la torture, et sa prison semblait devoir durer autant que sa vie. Le pape Paul V, en 1608, essaya vainement d’obtenir son élargissement ; les oppresseurs de Naples redoutaient trop son patriotisme. Enfin, en 1626, Urbain VIII le fit réclamer pour être jugé par l’inquisition de Rome, et motiva cette demande sur ce que l’on avait trouvé dans ses livres quelques propositions hétérodoxes. Il resta en effet quelque temps prisonnier de l’inquisition, mais, nous dit Brucker, plutôt nominalement que réellement. Ce fut son salut, et après trois ans de cette détention nominale, il recouvra la plénitude de sa liberté[22]. Nous ne pensons pas, sans doute, qu’en réclamant de Venise l’extradition de Bruno, l’inquisition romaine voulût le rendre à la liberté, comme elle le fit pour Campanella. Mais rien au monde ne prouve qu’elle lui réserva un traitement plus rigoureux qu’à Venise, ni à plus forte raison qu’elle le réclama pour lui intenter un procès capital.

En quoi donc le document de Venise a-t-il donné un degré quelconque de certitude au prétendu supplice de Bruno ? En quoi et comment pourrait-il servir de preuve en faveur de l’authenticité de la lettre de Schopp ? Serait-ce parce que cette lettre parle de l’emprisonnement de Bruno à Venise ? Mais un faussaire peut viser un fait vrai dans un document mensonger. Les romans historiques font souvent allusion à des faits réels et notoires : faut-il en conclure que leurs récits soient des lettres authentiques écrites par des témoins oculaires ?

Il n’y a donc pas, pas plus après qu’avant la découverte du document de Venise, une seule preuve extrinsèque que la lettre attribuée à Schopp soit réellement de lui, pas une seule preuve qui démontre la vérité des faits qu’elle relate. Mais à défaut de preuves extrinsèques, trouverons-nous du moins des preuves intrinsèques d’authenticité dans le texte même de la lettre ? C’est ce que nous allons maintenant examiner…

à suivre…

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4 commentaires sur “La légende tragique de Giordano Bruno 1/2

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