+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Le mystère de la Salette

AU mois de mai 1664, Benoîte Rencurel faisait paître ses moutons à Notre-Dame de Laus, sur une montagne des environs de Gap, lorsque saint Maurice lui apparut et lui annonça que, dans un vallon proche, elle verrait une grande Dame qui plus tard lui dirait son nom. Le lendemain, sur le rocher des Fours, la Dame se fit voir à elle, avec un petit enfant qu’elle tenait par la main. Deux mois durant, les apparitions se renouvelèrent. La Dame, cependant, n’avait pas encore dit son nom. Après avoir purifié son âme par les sacrements, Benoîte osa le lui demander. Elle répondit : « Je suis Marie, Mère de Jésus. » Aussitôt qu’elle eut révélé les apparitions de la sainte Vierge, Benoîte rencontra de grandes contradictions. Pendant les quatorze jours qu’il lui fallut rester à Embrun pour subir l’examen des révélations, elle ne prit aucune nourriture et sa santé n’en fut pas altérée. La veille de son départ, elle reçut une nouvelle visite de la sainte Vierge qui l’exhorta à la patience : le lendemain elle vit en vision Jésus crucifié. Cette apparition semble annoncer celle de La Salette sur une montagne toute proche.

C’est le 19 septembre 1846 que la Mère du Fils de Dieu se fit voir aux petits bergers, Mélanie et Maximin, dans le ravin désolé de la Sézia, aux flancs du mont Gargas. Le site évoque étrangement les cimes du Thabor et du Carmel : ces sommets ont les mêmes contours, la même aérienne pureté, le même dépouillement que les montagnes de la Terre-Sainte, qui est la Terre des Prophètes. Tout ici nous ramène à l’Écriture. La Vierge pleure, avertit, appelle, prophétise, pareille au Grand-Prêtre, au Sacrificateur Souverain sous sa double tiare : Elle a pour pectoral son Fils crucifié, cloué vivant sur sa poitrine, (et dont on voit couler le sang) avec, aux extrémités de la Croix, les Tenailles et le Marteau. Elle a l’Éphod de lin blanc pour tablier et pour clochettes les roses des oraisons, les roses du Rosaire. Elle pleure, comme autrefois Rachel et comme Moïse et comme Jérémie et comme Joseph, sur le peuple qui l’abandonne et la trahit. Elle pleure comme l’Épouse du Cantique. Consolatrice des affligés, « la souveraine des univers » se dérange, selon la parole de Bloy, pour « nous apporter en pleurant la grande nouvelle de l’énormité de notre danger. Parlant comme la Trinité seule peut parler, cette Ambassadrice déclare l’imminence des châtiments et des cataclysmes et nous enseigne ce qu’il faut faire pour ne pas périr, car les menaces proférées par Elle sont des menaces conditionnelles »… Marie demande leseptième Jour, et le respect du Nom de son Fils…

Lorsque l’Apparue eut cessé de parler, la Dame de la Merci, la Dame en feu, dont les pieds ne touchaient pas le sol, effleurant seulement la cime de l’herbe, s’éloigna des bergers, comme résorbée par le ciel… N’était-il pas juste que la première visitation de Marie à la France, au lendemain des Révolutions, eût lieu dans cette vieille province du Dauphiné, apanage des héritiers du Royaume, afin de rappeler les vérités essentielles à cette Terre que Bloy appelle l’angélique patrie, Fille Aînée du Fils de Dieu et de son Église, habitante de la Plaie de son cœur, Madeleine des Nations ?…

C’est là que pleure cette Mère douloureuse, pareille à « cette cité mystique pleine de peuple, assise dans la solitude et se lamentant sans que personne la console… » ; c’est là qu’elle a scellé ce pacte douloureux avec la terre française, cette terre que son Fils aimait au point qu’il demandait à Marguerite-Marie que son cœur figurât « en abîme parmi les lys sur les étendards du Royaume ».

Mélanie a témoigné qu’elle désirait, selon le vœu, selon l’ordre de la Vierge, « faire de La Salette un nouveau Calvaire d’expiation, de réparation, d’immolation, de prière et de pénitence pour le salut de ma chère France et du monde entier ». « Je désirais, dit Mélanie, que le lieu où Marie Immaculée a versé tant de larmes fût un lieu saint, un modèle, et que l’on y conservât rigoureusement la sainte Loi de Dieu… » Ailleurs elle s’écrie : « Notre pauvre France est bien malheureuse et bien malade : mais ce ne sont pas les personnes qui ne croient à rien qui offusquent le plus la Majesté Divine… »

*

Le Crucifiement ne peut être bien compris sans Marie ; car Son cœur est, ainsi que le disait Bloy, le vivant autel de pierre sur lequel le sacrifice est offert. Sainte Mère Douloureuse qui est en larmes jusqu’à la fin du monde, comme son Fils est en agonie : n’est-ce pas là le mystère même de l’Apparition de La Salette ? Et ce mystère est un scandale pour certains théologiens, aux yeux desquels la Douleur infinie de la plus heureuse des Créatures est aussi difficile à saisir que le Lamma Sabachtani du Dieu Crucifié, ou que cette réintégration dans le Sein du Père du Ressuscité, avec toutes ses sanglantes plaies.

Cette sainte Douleur de Marie, ces contradictions exaltantes et déroutantes de notre foi, cette « folie de la Croix », comment ne nous feraient-elles pas songer au cri du Père Faber… « Dans les bras de Marie des milliers d’âmes ont éprouvé combien il est doux d’avoir le cœur déchiré : car la déchirure de leur cœur leur fait voir Dieu. »

Et n’est-ce pas le ciel même qui semble s’ouvrir, se déchirer, pour laisser descendre cette image tragique et consolante de la Miséricorde qu’est Notre-Dame-de-Merci, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, Notre-Dame-de-Compassion, apparue à deux pauvres petits montagnards. Écoutons le mot de Mélanie qui, dans sa souveraine humilité, disait : « Elle a regardé dans le monde et n’a pas trouvé plus bas. Elle a été obligée de me choisir. »

Tout dans le récit de La Salette – l’apparition, le secret, les menaces, les promesses, les témoins, le site même – tout nous transporte au cœur du Vieux Testament. Ces montagnes âpres, nues, désolées sont, disions-nous, pareilles aux Hauts-Lieux de la Judée et de la Samarie : le mont Gargas est un autre Carmel, un autre Horeb, un autre Thabor. Mélanie et Maximin, pauvres enfants gardant leurs bestiaux, ont l’innocence sauvage de l’enfant David, de Jean-Baptiste ou de ces pâtres de Judée qui virent l’Enfant dans sa crèche. La « Dame en Feu » nous parle de cette même voix qu’entendirent les Patriarches et les Prophètes. La Dominatrice des Cieux n’est pas seulement ici Marie de Nazareth, mère de l’Emmanuel et la plus pure des créatures : elle est la Messagère de l’Esprit-Saint, la Reine des Anges, la Sagesse Éternelle qui commande au nom de son Fils. Tout ici porte l’empreinte hébraïque, tout jusqu’à cette Mère pleurante, cette Rachel assise et qui ne veut pas être consolée « parce que ses enfants sont menacés de n’être plus ».

À la lumière de cette Vision, la France apparaît comme une nouvelle terre tout ensemble élue et châtiée, que Jésus éprouve et plonge dans la nuit des purifications, afin de l’élever plus près de son cœur. C’est ce que comprirent Tardif de Moidrey, Hello, Bloy, Maritain, Claudel, Fumet, Jean Hugo. Tout ce que, depuis plus de cent ans, et surtout au cours des dernières années, la France a vécu, tout ce qu’elle a souffert porte le triple signe de La Salette, du Sacré-Cœur et de Notre-Dame-du-Mont-Carmel : les apparitions de la rue du Bac, de La Salette, de Lourdes, de Pontmain, de Pellevoisin, sont les illustrations de ces trois fleuves de grâces, auxquelles correspondaient sur terre, dans le même temps, les vocations de Catherine Labouré, du Père Libermann, de Ratisbonne, de Bernadette et de bien d’autres, non moins que celle de la petite Thérèse Martin. Et sans doute faudrait-il joindre à ces noms celui de Louis-René Tardif de Moidrey, prêtre de Jérusalem, qui fut l’inspirateur de Hello puis de Bloy, qui mourut à La Salette et y repose, et dont Claudel a dit que nul n’a mieux que lui, depuis les Pères de l’Église, interprété les Livres Saints.

Cette nuée consolatrice qui se fend pour laisser éclater aux yeux des petits voyants une lumière surnaturelle, elle n’est autre que la Vierge Immaculée, la Médiatrice qui se charge de nos péchés et que la Liturgie assimile parfois, sans irrévérence, à la pécheresse Marie-Madeleine ; elle semble, selon les mots de l’auteur inconnu de Nuage d’Inconnaissance, éprouver un horrible et merveilleux chagrin jusqu’au fort de sa joie et de sa béatitude éternelle ; car elle languit d’amour pour nous qui sommes aussi ses enfants d’adoption, les frères de son Fils Aîné.

________

Georges CATTAUI. Paru dans la revue Marie en mai-juin-juillet 1951.

Publicités

Réagir à l'article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 13 août 2013 par dans Foi Catholique, Sainte Vierge Marie, et est taguée , , , .
%d blogueurs aiment cette page :