+†+Yesus Kristus azu+†+

« Il n’est pour l’âme aliment plus suave que la connaissance de la vérité » (Lactance)

Le mythe de la Papesse Jeanne 1/3

Parmi le nombre presque infini d’erreurs et de mensonges dont le champ de l’histoire est désolé ; parmi cette ivraie qui à tout instant menace de dévorer la vérité, il faut mettre en première ligne la tradition de la papesse Jeanne. Erreur et mensonge à la fois, ce conte scandaleux est accueilli de nos jours encore avec une joie perfide par les libres penseurs et les incroyants ; quant aux catholiques, ils n’opposent à cette fable d’autres armes que celles du silence. Au XVIIe siècle, il est vrai, une polémique engagée à propos de la papesse Jeanne, entre les catholiques et les protestants, eut pour résultat d’éclaircir et de réfuter d’une manière victorieuse ce vieux mensonge. Non seulement des savants catholiques, mais encore des érudits protestants du plus grand mérite, unis aux catholiques, réduisirent à néant cette monstrueuse invention. Les protestants célèbres, dont le témoignage hors d’atteinte et de toute suspicion, a anéanti la vieille fable, sont (pour n’en citer que quelques-uns), Charnier, Dumoulin, Bochart, Basnage, Blondel, Jurieu, Burnet, Cave, Bayle, etc.

Nous avons dit que la tradition de la papesse Jeanne est à la fois une erreur et un mensonge historique. C’est une erreur de la part des catholiques ; de la part des protestants en particulier, et de l’hérésie ou de l’incrédulité en général, c’est un mensonge. Dirigée par le Christ, son fondateur, l’Église Catholique, Apostolique et Romaine, forte des promesses de son divin instituteur, et surtout de celle-ci : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles », l’Église n’est pas responsable des fautes que quelques-uns de ses chefs ont pu commettre à certaines époques. Elle est fondée sur Dieu, non sur un bras de chair : le secret de sa durée au milieu des révolutions et des scandales de ce monde, elle le cherche et le trouve dans la promesse du Christ, qui soutient sa marche triomphante à travers les siècles. Erreur dont la source est assez difficile à trouver, comme le principe de bien d’autres erreurs, la tradition de la papesse Jeanne a circulé dans toutes les vieilles chroniques ecclésiastiques, sans que l’Église s’en soit jamais émue. Ce n’est que du jour où le protestantisme a voulu s’en emparer et s’en faire une arme contre elle, que l’Église a élevé la voix et a confondu, par de savants apologistes, les projets téméraires de ses ennemis. Æneas Sylvius, depuis pape sous le nom de Pie II, a le premier engagé la polémique ; il a été suivi par Onufre Panvini, Bellarmin, Serarius, Georges Scherer, Robert Persons, Florimond de Remond, Baronius, Allatius, Coëffeteau, Maimbourg, de Launoi, le Père Labbe et une foule d’autres. La question, jugée et oubliée dès la fin du XVIIe siècle, fut reprise vers la fin du XVIIIe siècle, mais à peine renaissait-elle, que la grande catastrophe de 1789 l’étouffa au berceau. Depuis, il y a de cela quelque trente ans, une monstrueuse compilation, ayant pour titre : Les crimes des Papes, des Rois et des Reines de France, etc., a repris et développé la vieille fable de la Papesse, le tout orné de gravures exécutées à grands frais. On pouvait penser que la génération née à la fin du siècle dernier était la seule dépositaire de cette absurde invention, et qu’elle l’emporterait avec elle dans l’oubli du tombeau. Mais, les mensonges ne meurent pas ainsi : semblables à l’hydre antique, pour une tête qu’on leur abat, une autre, deux autres repoussent à l’instant, plus menaçantes que la première.

Ainsi, plus que jamais, la papesse Jeanne, et les mille détails scabreux de ce conte sont rajeunis. La papesse a de nouveaux champions ; nous avons entrepris de les combattre et de les vaincre. Nous avons cru que le temps était venu de remettre en lumière les arguments par lesquels catholiques et protestants avaient ruiné cette fable, au XVIIe siècle. Nous osons penser que ce travail, résumé fidèle, impartial, de toutes les objections présentées contre un mensonge spécieux, est plus que jamais opportun, sinon pour ramener du mensonge les libres penseurs, au moins pour tirer de l’erreur les esprits de bonne foi, qui tombent dans le scandale ou dans le doute, faute de lumière. Nous avons cité textuellement nos autorités, et nous avons pensé que c’était là le meilleur système dans ce genre de réfutation. Analyser simplement, c’eût été non seulement atténuer la force des arguments, mais encore faire soupçonner notre exactitude ; et nous ne voulions pas encourir le reproche capital d’avoir cherché à faire dire à nos autorités plus qu’elles n’avaient dit. La vérité, toute la vérité, rien que la vérité, – telle a été et telle sera toujours notre devise.
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La papesse Jeanne a siégé, dit-on, entre les papes Léon IV (mort le 17 juillet 855) et Benoît III (élu le premier septembre 855).

Anastase le Bibliothécaire, contemporain de ce fait supposé, est cité en première ligne comme un témoin irrécusable de la fameuse Papesse. Cependant, il n’y a nulle apparence que cet auteur ait fait mention de cet événement monstrueux. Il y a pourtant, dit-on, des manuscrits d’Anastase qui contiennent tout le conte vulgaire ; mais cela seul ne prouve rien, car on ne saurait disconvenir que les copistes ont ajouté beaucoup de choses étrangères aux ouvrages d’un auteur. Panvini[1] assure que dans les « vieux Livres des Vies des Papes, écrits par Damase, par le Bibliothécaire et par Pandulphe de Pise, il n’est fait aucune mention de cette femme : seulement, à la marge, entre Léon IV et Benoît III, cette fable se trouve insérée par un auteur postérieur, en caractères divers, et du tout (entièrement) différents des autres. » Blondel, qui avait vu à la Bibliothèque royale de France, un manuscrit d’Anastase, où se trouve l’histoire de la Papesse, a reconnu certainement que cet endroit-là était une pièce de rapport, cousue après coup. « L’ayant lu et relu, dit-il[2], j’ai trouvé que l’éloge de la prétendue Papesse est tissu des propres paroles de Martinus Polonus, pénitencier d’Innocent IV, et archevesque de Cosenza, auteur postérieur à Anastase de quatre cents ans, et de plus fort facile au débit de toutes sortes de fables. Car, afin que l’on ne puisse se figurer qu’il ayt transcrit, soit d’Anastase, soit d’aucun autre qui ayt vescu depuis l’an 900, ce qu’il a inséré dans sa Chronique, le discours qui se trouve aujourd’hui mal enchâssé dans celui d’Anastase, le justifie, tant par sa conformité avec l’idiome de Martinus Polonus, que par les choses qu’il suppose sans crainte qu’elles servent à la conviction de l’imposture. » Blondel donne quelques exemples de ces choses, et enfin, il fournit une raison très solide ; c’est que le conte de la Papesse ne peut aucunement s’accorder avec le récit d’Anastase sur l’élection de Benoît III.

« Dans les éloges de Léon IV et Benoît III, tels que nous les donne le manuscrit de la Bibliothèque royale enflé du roman de la Papesse, se trouvent les mêmes termes qu’en l’édition de Mayence : d’où il s’ensuit nécessairement que (selon l’intention d’Anastase, violée par la témérité de ceux qui l’ont meslée de leurs songes), il est absolument impossible qu’aucun ayt tenu le Papat entre Léon IV et Benoît III ; car il dit qu’après que le prélat Léon fut soustrait de cette lumière, aussi tost (niox) tout le clergé, les notables et le peuple de Rome ont arresté d’élire Benoist : qui aussi tost (illico) ils ont esté le trouver, priant dans le titre de S. Calliste, et qu’après l’avoir assis sur le throne pontifical, et signé le décret de son élection, ils l’ont envoyé aux très-invincibles Augustes Lothaire et Louys : dont le premier (par la confession de tous les auteurs du temps) est mort le 29 septembre 855, 74 jours après le pape Léon[3]. »

« N’est-il pas vrai, s’écrie Bayle[4] en cet endroit, que si nous trouvions dans un manuscrit que l’empereur Ferdinand II mourut l’an 1637, et que Ferdinand III lui succéda tout aussitôt, et que Charles VI succéda à Ferdinand II, et tint l’Empire pendant deux ans, après quoi Ferdinand III fut élu pour Empereur, nous dirions qu’un même écrivain n’a pas pu dire toutes ces choses, et qu’il faut de toute nécessité que les copistes aient joint ensemble sans jugement ce qui avait été dit par différentes personnes ? Ne faudrait-il pas qu’un homme fût fou ou ivre, ou qu’il rêvât, s’il narrait qu’Innocent X étant mort, on lui donna promptement pour successeur Alexandre VII, qu’Innocent XI fût pape immédiatement après Innocent X, et siégea plus de deux ans, et qu’Alexandre VII lui succéda ? Anastase le Bibliothécaire serait tombé dans une pareille extravagance, s’il était l’auteur de tout ce qu’on trouve dans les manuscrits de son ouvrage qui font mention de la Papesse. Disons donc que ce qui concerne cette femme-là est une pièce postiche, et qui vient d’une autre main. »

Sarrau, zélé protestant et homme instruit, porta le même jugement que Panvini[5], Blondel et Bayle sur le conte de la papesse Jeanne, après avoir examiné avec beaucoup d’attention le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, consulté par Blondel. Il conclut de la narration qui s’y trouve touchant l’élection de Benoît III, faite aussitôt après la mort de Léon IV, que la fable de la papesse y a été cousue par un homme qui abusait de son loisir. Parmi les raisons dont Sarrau appuie sa négation, une surtout nous semble sans réplique. La mention de la papesse Jeanne ne paraît pas dans le manuscrit précité d’Anastase, comme un fait dont cet auteur se rende garant : il se sert de l’expression vague : on assure que, etc., on dit que, etc. Un historien contemporain, établi à Rome, peut-il parler de la sorte touchant les aventures d’un Pape, aussi extraordinaires que celles-là[6] ? Cette raison (à défaut d’autres) est si propre à persuader qu’Anastase n’a rien dit de la Papesse, que pour la détruire, elle et bien d’autres que nous passons, il ne suffit pas d’alléguer qu’il y a plusieurs manuscrits semblables à celui de la Bibliothèque du Roi[7]. Il faudrait nécessairement montrer le conte dans l’original d’Anastase ; car, alors on aimerait mieux croire sur le témoignage de ses yeux que cet auteur s’était rendu ridicule en racontant des choses contradictoires, et en se servant follement d’un ouï-dire, que de raisonner ou de disputer.

On ne délie point le nœud quand on objecte qu’Anastase n’est point exact, et qu’il se trouve des variations et des contrariétés dans ses récits[8]. N’est-il pas certain que cela ne tire point à conséquence pour les choses qui se sont passées sous ses yeux ? Ceux qui parlent des siècles passés, consultent plusieurs écrits, en prennent de l’un une chose et de l’autre une autre. Voilà pourquoi, s’ils n’ont pas du jugement, ils mettent ensemble des faits qui s’entre-détruisent ; mais cela ne leur arrive point à l’égard des évènements frais et nouveaux, et aussi notoires que l’installation des papes.

« Pour ce qui est de ceux qui prétendent que les particules mox et illico ont été fourrées par une autre main dans le texte d’Anastase[9], il faut leur répondre, dit Bayle[10], qu’avec un semblable échappatoire on secouerait le joug de tous les témoins qui incommodent, et que l’on réduirait toute l’histoire à un Pyrrhonisme épouvantable. Une raison particulière et très-forte nous défend ici d’admettre la conjecture de ces gens-là, c’est que nous avons des preuves fondées sur des passages de quelques auteurs contemporains, par lesquelles il paraît que Benoît III a été le successeur immédiat de Léon IV, et que l’intervalle entre la mort de l’un et l’installation de l’autre a été petit[11] ; c’est pourquoi la raison veut que l’on suppose qu’Anastase s’est servi des particules en question. »

Examinons une chose dont on fit, au XVIIe siècle, un grand bruit et qui n’était fondée que sur les conversations de Saumaise.

« Marc Velser, dit Blondel, l’un des principaux magistrats d’Augsbourg, ayant envoyé l’an 1601, aux jésuites de Mayence, le manuscrit d’Anastase, pour le faire mettre sous la presse ; ils prièrent Marquard Freher, conseiller de son Altesse Électorale à Heidelberg, de les aider en ce sujet ; sous la promesse qu’ils faisaient de donner au public de bonne foy ce qui leur serait communiqué, il leur envoya deux manuscrits d’Anastase, où la vie de la prétendue Papesse se trouvait. Mais ces messieurs se contentant de faire tirer deux exemplaires de cette sorte, ils supprimèrent dans le reste de l’édition ce qui leur avait été fourni ; tellement qu’il n’a point paru, et monsieur Freher a esté contraint de se plaindre, par une espèce de manifeste imprimé, du tour qui luy avait esté joué[12]. » Voilà ce que Blondel avait ouï dire à Saumaise, en 1640[13].

« J’avais un très particulier regret, continue Blondel[14], de ce que personne ne pouvant monstrer ni l’escrit de monsieur Freher contre les Jésuites, ni les exemplaires qu’ils avoient fait imprimer pour luy, ni enfin ceux qu’il avoit fournis de la bibliothèque d’Heidelberg, qui sans doute ont esté ensevelis dans les ruines du Palatinat, ou transportés par les Bavarois où il leur a plu, nous demeurions privez du moyen d’apprendre ce qu’ils pouvoient contenir. »

Rivet[15], Sarrau[16], Desmarets[17], Spanheim[18] et Boëcler[19], auteurs protestants, avaient ouï dire la même chose à Saumaise, et ils n’ont pas manqué, sur son témoignage, d’accuser publiquement les Jésuites de Mayence d’avoir commis un faux manifeste. Admettons, pour un moment, que Saumaise ait tenu le propos qu’on lui attribue ; il reste à savoir si sa mémoire, quelque bonne qu’elle fût, ne le trompait point. Quoi qu’il en soit, si le conte de Saumaise était vrai, nous aurions ici, comme le remarque très bien Bayle, un des plus étranges prodiges qui aient jamais paru dans le genre humain. Les Jésuites auraient commis une fraude insigne dans un point controversé entre les catholiques et les protestants. Marquard Freher, vilainement pris pour dupe dans cette affaire, s’en serait plaint au public, et aurait eu les moyens les plus faciles et les plus incontestables que l’on puisse souhaiter quand on veut couvrir de honte un trompeur que l’on déteste. Il eût pu montrer à tout le monde la conformité des manuscrits avec les deux exemplaires dont on lui eût fait présent, et la différence qui se serait trouvée entre ces deux exemplaires et les autres ; et néanmoins il n’y aurait eu aucun auteur qui eût fait mention de cette insigne et publique fourberie des Jésuites.

Du Plessis Mornai, qui avait des correspondances dans tout le monde protestant, et des relations particulières avec le Palatinat, n’aurait rien su de cette lettre imprimée de Marquard Freher ; car il n’en a point parlé dans le chapitre de la papesse Jeanne[20]Rivet, l’homme du monde le plus curieux en toutes sortes de livres de controverse, n’aurait pas été mieux instruit que Du Plessis en réfutant Coeffeteau qui avait nié l’histoire de cette Papesse. Conrard Decker, publiant un livre dans le Palatinat pour soutenir cette histoire, aurait ignoré l’aventure de l’édition d’Anastase. Un certain Ursin, qui se dormait la qualité d’Anti-Jésuite, et qui publiait dans le même pays divers ouvrages très satiriques contre la Société, n’aurait rien dit de cette aventure. David Pareus, professeur à Heidelberg, qui était perpétuellement aux prises avec les Jésuites, et nommément avec quelques Pères du collège de Mayence, les eût épargnés sur ce point-là !

Suite…

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2 commentaires sur “Le mythe de la Papesse Jeanne 1/3

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